Stephanie Loret

Des écrits divers et variés

DÉDOUBLEMENT

Il fait nuit noire, il n’y a pas grand monde dans la rue. Ils sont tous dans leurs voitures, ils se dépêchent de rentrer au chaud chez eux. Je rajuste mon sac de cours sur mon épaule et remonte mon col. J’ai horreur de l’hiver, du temps qu’il fait, l’hiver. Je déteste les gants, et si je veux fumer, il faut que je sorte les mains de mes poches, et ça gèle les doigts. Le seul point positif, c’est qu’il fait nuit de bonne heure. Et j’adore la nuit. L’obscurité acière mes sens.
Ça fait quelques minutes que j’ai repéré ces deux types qui stagnent au bout du boulevard. En plein jour, je n’y aurais pas prêté attention. Je continue d’avancer, j’ai la flemme de changer de trottoir, la circulation est trop dense, et puis je ne suis pas parano. Plus j’approche, mieux je les perçois. Ils sont jeunes, pas beaucoup plus vieux que moi, mais ne ressemblent pas à des étudiants. Ils ont l’air un peu paumés, un peu imbibés, mais pas méchants. Ils ont les mains dans leurs poches et chuchotent en faisant du surplace le long du mur. J’arrive à leur hauteur. Je ne ralentis pas et passe à côté d’eux en prenant soin de ne pas les regarder.
J’avance de quelques mètres avant d’être stoppée par une main qui m’agrippe le coude. Je n’ai pas le temps de faire volte-face pour leur demander ce qu’ils veulent : un violent coup à la figure me jette à terre.
Je suis sonnée, je mets un certain temps à me rendre compte qu’on me traîne par terre. Puis on s’arrête. Très vite des mains parcourent mon corps. Le froid et l’humidité se glissent avec elles sous mes vêtements. Je me débats, je crie, mais ils sont plus forts que moi. Ils me clouent au sol, me bâillonnent. Me déshumanisent. Des mains déboutonnent mon jean, ça me rend folle, je mords, je bats des jambes pour me dégager. Un coup de poing dans l’estomac me fait suffoquer, et un des deux mecs réussit à m’enlever jean et slip d’un même geste. Le sol est glacial. C’est pas vrai ! Il force mes jambes pour les écarter, je vais devenir folle. C’est pas possible !! Pas moi ! J’essaie de me relever, j’y mets toute l’énergie qu’il me reste – aidez-moi ! – mais un des deux mecs met sa main autour de ma gorge et serre. Son visage n’est qu’à quelques centimètres du mien, j’étouffe,
et elle ne voit plus que ses yeux gris clair comme de l’acier. Excités, grands ouverts, fous, méchants. Il se met à lui lécher le visage. Elle sent l’autre rire entre ses jambes. Puis un déchirement à l’intérieur. Va et vient de plus en plus rapide. Jamais elle n’a eu aussi mal.
Finie. Ne plus ressentir. Ne plus exister.
Elle n’est plus, elle n’est pas moi.

***

Quelqu’un me tapote l’épaule. C’est lui. Il s’assoit en face de moi. Il a à peine le temps de me prendre la main que la serveuse dépose devant lui une pression, en lui adressant son plus joli sourire, ainsi que le décolleté qui s’échappe de son Wonderbra. Il lui rend son sourire, oubliant sa main sur la mienne. Ses yeux pétillent de malice et de douce provocation, comme à chaque fois qu’une fille lui tape dans l’œil. Je dois attendre qu’elle soit sortie de son champ de vision pour à nouveau croiser son regard. L’espace d’un millième de seconde, il semble surpris de me trouver là, mais la mémoire lui revient vite. C’est un rapide. Il caresse ma main :
— Désolé pour le retard, mais j’ai croisé Jeanne en sortant de chez moi, et elle m’a tenu la jambe pendant une demi-heure. Elle a beaucoup de mal à se faire à la situation.
Il a trois quarts d’heure de retard et j’en suis à mon deuxième Monaco. Je dégage ma main pour m’allumer une cigarette. J’aspire la première bouffée et lui recrache la fumée en pleine figure. Il prend un air contrit :
— Je suis désolé, ma puce. Ne fais pas la tête. Il faut bien que je l’aide à surmonter cette mauvaise passe. En venant me voir, elle a l’impression d’être encore proche de Christophe. Je pouvais pas la laisser comme ça. Et puis je savais que tu m’attendais au frais…
Thomas est sans pareil pour consoler les ex de ses copains. Il prend un certain plaisir à les voir déprimées, désorientées, en situation de faiblesse. Savoir qu’elles ne peuvent se passer de ses « conseils » et de son réconfort gonfle son ego. Il se prend pour Dieu le Père parce qu’elles viennent toutes pleurer dans ses bras dès qu’elles se font jeter. Il se délecte de leurs larmes.
— … mais sans mauvaises intentions. Tu sais très bien qu’il ne se passera rien entre nous. C’est juste l’histoire de quelques jours, le temps que sa copine rentre d’Espagne et qu’elle puisse lui demander si elle peut squatter chez elle. Je peux pas la laisser à la rue quand même. Chris a mal assuré sur ce coup-là. Il était pas obligé de la foutre dehors comme ça. Je lui en toucherai deux mots.
J’écrase mon mégot dans le cendrier sans rien dire. Les yeux de Thomas sont aimantés par deux jeunes pétasses qui discutent bruyamment à la table d’à côté. Je prends mon sac, y range mes cigarettes, et me lève de ma chaise. Les gamines lui lancent des œillades interrogatives, mais intéressées, en pouffant comme des dindes. Il leur sourit sans équivoque, lorgnant leurs jambes nues et bronzées dévoilées par des minijupes qui tiennent plus du mini que de la jupe. Je me dirige vers la porte du bar, laisse trente francs au comptoir en passant, et sors sans attendre la monnaie.

***

Elle entre dans sa chambre et met dans sa chaîne le premier CD qui lui tombe sous la main. Il fait chaud, la fin de l’été est caniculaire. Elle enlève son tee-shirt et son jean et va baisser les stores sur les derniers rayons de soleil couchant. Elle s’allonge sur son lit, contemple le plafond à la lueur des minutes lumineuses qui s’affichent sur son lecteur CD. Elle met un certain temps à reconnaître la voix de Michael Stipe, mais à vrai dire, elle s’en fiche. Elle a juste besoin de musique pour ne pas réveiller ses pensées, pour ne pas dormir. Ne pas réfléchir, ne pas analyser. Subir et encaisser. Ne rien laisser paraître. Avec la télécommande, elle allume la télévision et coupe le son. Les ombres sont plus jolies au plafond, on dirait qu’elles dansent.
Elle les observe un moment – so fast, so numb that you can’t even feel – mais finit par retomber dans ses cauchemars, incapable de trouver la force d’en sortir. Elle est impuissante. Le regard gris surgit du froid pour lui faire mal. Thomas lui sourit, elle ne résiste pas. Cette douleur qu’elle a ressentie la première fois qu’il est entré en elle. La façon dont il lui a dit que c’était fini entre eux, deux jours après. Les cuisses nues de deux jeunes filles, couvertes de sang. Du sang. Du sang partout ! Un souffle chaud envahit son corps engourdi.
Elle se redresse en sursaut. Elle a bougé dans son sommeil. La télécommande est sous son coude et le son de la télé est revenu. Des coups de feu hurlent. Du sang. Partout. Elle a les mains pleines de sang.
Elle coupe le son et se lève pour aller prendre une douche.

***

Pour une fois, c’est moi qui l’ai fait attendre. Mais Thomas n’a pas l’air de s’ennuyer. Accoudé au comptoir, il est en pleine discussion avec la serveuse aux gros seins. Je commande un Monaco et vais m’asseoir à une table. Il me voit et me rejoint avec son demi :
— Mais qu’est-ce que tu foutais ? Ça fait une demi-heure que j’attends.
— Excuse. Ma voiture voulait pas démarrer.
— Ouais…
Il se penche par-dessus la table pour embrasser mes lèvres. Je me dégage :
— Ça se passe comment avec Jeanne ?
Il s’assoit en poussant un soupir :
— Elle part après-demain. Je suis allé voir Chris hier soir, après que tu sois partie. Au fait, t’aurais pu dire au revoir… Enfin, je t’en veux pas. Mais bon, je comprends pourquoi il l’a foutue dehors. Elle est pas possible à vivre, cette nana ! Elle est tout le temps en train de s’apitoyer sur son sort. À l’entendre, c’est la plus malheureuse de la Terre, simplement parce qu’elle s’est fait larguer. Ça arrive à tout le monde de se faire larguer, y’a pas de quoi en faire des montagnes ! C’est vrai, quoi.
Je bois une gorgée de bière pendant que ses yeux font un tour d’horizon de la salle.
— Justement, Thomas, je voulais te dire un truc…
— Et tu verrais le temps qu’elle passe dans la salle de bain ! Je croyais que c’était un gros stéréotype, ce truc des filles qui passent du temps dans la salle de bain, mais non, parce qu’elle…
— Thomas !
— Quoi, ma puce ?
— Il faut que je te dise quelque chose.
— Et ben vas-y, ma puce.
— Je te plaque.
La gorgée de bière qu’il est en train d’avaler passe de travers. Il la recrache en toussant. Puis il se reprend, s’essuie la bouche avec le revers de la main. Un rapide.
— Quoi ? Qu’est-ce que… C’est une blague, j’espère ?
— D’après toi ?
J’essaie d’être la plus sérieuse possible, même si j’ai une très forte envie de rire devant la tête qu’il fait. Il me regarde avec des yeux ronds :
— Mais pourquoi te me sors un truc pareil comme ça, aussi froidement ? Je comprends pas. Qu’est-ce qui se passe dans ta tête ? T’es sérieuse ? Qu’est-ce qui te prend, ma puce ?
— Il se passe que la puce, elle a envie de sauter sur un autre animal. Elle en a marre d’être invisible, la puce. Je me fais chier avec toi, j’en ai marre de jouer le rôle de la plante verte à qui tu parles et que tu te plais à entretenir pour ne pas avoir l’impression d’être seul.
— …
— Tu peux te trouver une autre plante, je pense que t’auras pas trop de mal. Et moi je vais chercher quelqu’un avec qui je pourrai sérieusement dialoguer, quelqu’un qui m’écoutera.
— Mais… mais je t’écoute, moi. T’as qu’à parler ! Parle-moi, parle-moi.
— Bon alors, écoute bien et essaye d’imprimer. Je-te-pla-que.
Secouant sa tête d’ahuri, il fait celui qui ne comprend pas. On va faire plus explicite :
— Je te plaque. Parce que tu ne me connais pas, parce que je te connais trop, parce que tu ne fais pas assez attention à moi et parce que tu fais trop attention aux autres filles. Tout ça, c’est pas vraiment ce que j’appelle une base solide pour établir une relation durable. Et moi je veux du durable. Alors je te plaque. Voilà. T’as compris ?
Il n’avait jamais posé les yeux sur moi aussi longtemps. Et je n’avais pas encore eu droit à cette expression dans son regard : de la stupéfaction. La première réelle marque d’intérêt qu’il me témoigne depuis qu’il a réussi à me mettre dans son lit trois semaines auparavant. J’en viens à me demander si ce n’est pas la première fois que ce beau gosse se fait plaquer. Il a dû toujours faire partie de l’équipe des plaqueurs, jamais de celle des plaqués. Il attrape ma main :
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Putain, Flore, mais je t’aime moi ! J’t’aime comme un fou ! J’ai toujours été comme ça avec les filles, j’peux pas m’empêcher de les allumer, mais ça n’empêche pas que je t’aime ! J’croyais que tu l’avais compris. J’t’aime, tu peux pas me laisser.
La conversation la plus intéressante qu’on ait jamais eue. Je retire ma main de la sienne :
— Bah si, justement. Je te laisse.
Je vide le fond de mon verre d’un trait, et regarde Thomas bien droit au fond de ses beaux yeux gris, attendant la suite. Il essaie d’attraper mon bras :
— Non, reste. Je changerai si tu veux, mais ne pars pas. Je t’aime.
Je me lève en prenant mon sac et mon gilet. Plusieurs clients se tournent dans notre direction quand il crie :
— Attends, Flore ! Je t’en prie, ne me laisse pas, je t’aime, je changerai.
Sans le regarder, je me dirige vers le comptoir pour régler ma bière.
— Flore, je t’en supplie…
Il ne s’est pas époumoné longtemps. Je me retourne vers lui : il s’est avachi sur la table, la tête entre les mains. S’il m’avait couru après, s’il s’était acharné, je ne dis pas que… En attendant qu’on me rende la monnaie, je le regarde une dernière fois du coin de l’œil. Il s’est déjà branché une autre fille. Rapide. Elle est debout près de la table, et comme je les observe, je croise d’abord son regard à elle, avant qu’elle ne le tourne vers Thomas, qui même « dévasté » n’a rien perdu de sa provocation de séducteur. Je n’ai pas de regrets à avoir. Je prends la monnaie que me tend la serveuse. Un dernier coup d’œil pour voir.
Ça, je ne m’y attendais pas. Il s’est levé, et je l’entends hurler à la fille de se casser, que ce ne sont pas ses affaires. Il est furax. Elle lui répond quelque chose d’une voix trop faible pour que je puisse comprendre. Elle a l’air très calme. Thomas la traite de sale pute et lui jette à la figure la première chose qui lui tombe sous la main, en l’occurrence le paquet de Stuyvesant que j’ai oublié sur la table. Pas grave, il était presque vide. La fille ne s’énerve pas. Elle glisse le paquet rattrapé au vol dans une de ses poches et se dirige vers la sortie sans un regard en arrière. Elle a l’œil méchant, mais elle est calme. Sans doute une de ses ex. Je tourne une dernière fois la tête vers Thomas, pour ne croiser qu’un regard de chien battu. Sans le moindre regret, je prends le chemin de la sortie et manque de rentrer dans la fille. Elle s’écarte pour me tenir la porte. Je passe devant elle en disant merci, et elle me dévisage d’une façon qui me fait froid dans le dos : j’ai la sensation que ses yeux opaques me scrutent de l’intérieur. Ça ne dure qu’une fraction de seconde, mais j’ai rarement été aussi mal à l’aise. Dès que je suis dehors, elle lâche la porte et traverse la rue en courant. Elle s’éloigne sans se retourner. Je fais pareil.

***

Elle entre dans sa chambre sans mettre la lumière et donne à sa platine le premier CD qui lui tombe sous la main. Elle enlève sa veste et va s’allonger sur son lit. Elle allume la télé et coupe le son. A tâtons, elle cherche un paquet de cigarettes sur sa table de nuit, mais celui qu’elle trouve est vide. Elle se penche pour attraper sa veste par terre et trouve un paquet dans une des poches. Elle regarde la première volute de fumée s’élever vers le plafond et se mêler aux ombres de la télé. C’est joli. Elle grimace à la deuxième taffe. Ça n’a pas le même goût que d’habitude. Elle regarde le paquet à la lueur des ombres et s’aperçoit que ce ne sont pas ses fidèles Marlboro mais des Peter Stuyvesant. Elle fronce les sourcils pour se souvenir. Des images trop claires affluent dans son esprit – Thomas qui la rejette encore une fois – mais elle se presse de les chasser. Elle se concentre sur un autre Thom, celui du CD, Thom Yorke. Sur la fumée qui s’élève vers les ombres dansantes. Ne pas penser. Ne pas réfléchir. Trop douloureux.
Paranoid Android. Elle se laisse bercer par la musique, ensorceler par la voix, réconforter par les paroles – Please could you stop the noise, I’m trying to get some rest – qui finissent par étouffer ses angoisses.
For a minute there, I lost myself, I lost myself…
Elle trouve le cendrier, y dépose son mégot éteint depuis longtemps. Elle se lève pour aller dans la salle de bain. Elle ouvre l’armoire à pharmacie et cherche parmi les flacons de pilules celles qui lui permettront de faire taire ses pensées pour la nuit. Lorsqu’elle trouve les bonnes, elle en fait tomber trois dans sa main et les avale. Avec ça, elle sera tranquille. Elle sait quoi faire avec Thomas, de toute façon. No surprises.

***

… 19h30. Il est gonflé de me faire attendre comme ça. Une demi-heure de retard pour un premier rendez-vous officiel. Et l’endroit qu’il a choisi n’est pas des plus romantiques. Un bar quelconque, donc un peu minable. Certaines personnes ici me dévisagent avec un peu trop d’insistance, comme pour me reprocher de ne pas être de leur monde. Je lui donne encore cinq minutes avant de partir. Le temps de finir mon deuxième thé glacé. 19h32. Il arrive enfin. Je le vois passer le long des baies vitrées, relever ses lunettes de soleil pour regarder à l’intérieur. J’évite son regard à temps et bois une gorgée de thé pour me donner une contenance. Lorsque je relève les yeux, il s’avance vers moi avec son si beau sourire. Il s’assied près de moi sur la banquette et me prend dans ses bras pour m’embrasser. Hum, c’est bon. Ça valait bien une demi-heure d’attente.

… Je n’arrive pas à croire qu’il m’ait remplacée si vite. Le salaud ! Même pas vingt-quatre heures que je l’ai laissé tomber et il se paie le culot de venir emballer sa nouvelle poule sous mes yeux, dans mon bar, à l’heure où je viens y boire un Monaco presque tous les jours après le boulot. C’est vraiment un rapide. Il est doué pour enchaîner les conneries, ce con !

… Il est tellement beau. Je le regarde me parler sans l’écouter, je suis complètement hypnotisée par sa façon de me regarder, de me sourire, il est tout simplement magnifique. Son expression admirative me fait fondre de désir. Qu’est-ce que j’ai envie de lui ! Il est si craquant avec ses beaux yeux gris et son sourire enjôleur. Et sa main sur la mienne, c’est un contact si doux, si agréable. En plus, il est en train de s’excuser pour son retard. Il sait si bien s’excuser.

… Forcément, c’est son genre de fille. Elle a l’air débile à le regarder parler en souriant comme ça. Je suis sûre qu’elle ne l’écoute même pas. Elle est juste là en train de l’admirer, de gonfler son ego, de le flatter. Elle est vachement mignonne, en plus. C’est tout à fait la fille qu’il lui faut. Forcément. Je détourne la tête. Ils recommencent à coller leurs bouches. En cherchant la serveuse des yeux pour commander mon deuxième Monaco en dix minutes, je reconnais à une table un peu plus loin la fille que Thomas a injuriée hier.

… Qu’est-ce qu’il embrasse bien ! Et la douceur de ses mains lorsqu’il me touche. J’ai hâte qu’on passe à l’étape supérieure, j’ai envie de sentir son corps nu contre le mien.

… Elle a la tête entre les mains, la secoue pour chasser toutes ces pensées qui ne sont pas les siennes. Elle doit revenir. Même si ça fait mal.

… Il me passe délicatement la main dans le dos. Il me parle de je-ne-sais-quelle fille qui lui a pris la tête la veille et qui est encore là ce soir, en train de se taper contre la table. Je le fais changer de sujet en l’embrassant. Cette fille, je n’en ai rien à faire.

… Ça doit cesser. Je vais exploser !

… Il se détache de moi, me rejette, pour à nouveau me parler de cette fille. Mais j’en ai rien à foutre ! Je passe mes bras autour de son cou, il me repousse pour s’extraire de la banquette. Qu’est-ce qui lui prend ?

… J’ai essayé de détourner le regard, de rester indifférente, mais je ne sais pas ce que j’ai avec cette fille. Peut-être qu’elle me rappelle quelqu’un. Je ne peux pas la laisser s’assommer comme ça avec la table. En plus, Thomas a abandonné sa pouffiasse (qui a l’air furax), et il s’est levé pour se diriger vers la fille. Elle n’a peut-être pas besoin de se prendre un autre paquet de clopes, voire pire, dans la figure aujourd’hui. Je me lève pour l’atteindre avant lui.

***

La lumière m’éblouit. Je mets du temps à m’y habituer, à pouvoir ouvrir les yeux. Je ne sais pas où je suis. L’endroit m’est familier, mais je ne rappelle plus d’où. Il y a plein de gens autour de moi, ils sont attroupés devant quelque chose que je ne vois pas. Par intermittence, les hurlements hystériques d’une fille couvrent le brouhaha. Je ne parviens pas à la localiser. Je me sens engourdie, j’essaie de bouger mais je n’y arrive pas. Je réalise que c’est à cause de deux baraqués qui me maintiennent les mains dans le dos. Ils évitent de croiser mon regard. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter de ne plus bouger ?
Mon esprit se connecte à la réalité, la panique monte. Je regarde autour de moi pour essayer de comprendre. Je ne me rappelle de rien. Pas même de ce que j’ai fait en me levant ce matin. Il n’y a que la menace d’un regard gris, froid comme l’acier. Et une douleur au ventre.
Une fille sort du groupe pour s’avancer vers moi. Je n’arrive pas à définir la façon dont elle me regarde. Elle s’adresse aux deux types :
— Vous pouvez peut-être la lâcher ? La police ne va pas tarder. Elle n’irait pas loin, si elle voulait s’en aller. Je la laisserai pas faire, de toute façon.
Je sens l’étau autour de mes poignets se desserrer, puis se relâcher complètement. En les massant, je constate que mes mains sont rouges et poisseuses. Qu’est-ce que j’ai fait ? La fille me montre une table :
— Viens, on va discuter. Messieurs, vous pouvez garder un œil sur elle quand même ?
Je ne bouge pas. Elle me prend par le bras et me conduit à une chaise où elle me fait asseoir sans ménagement. Elle s’installe en face de moi. Les deux costauds nous suivent et restent à quelques pas. Elle n’est pas amicale :
— Comment tu t’appelles ?
Je mets quelques secondes à trouver la réponse :
— Roxanne.
Ma voix est enrouée, je tousse pour l’éclaircir. Et je répète :
— Roxanne.
— J’avais compris.
Elle sort un paquet de Peter Stuyvesant de son sac. Ses mains tremblent lorsqu’elle en allume une. Elle m’observe sans un mot, je me sens mal à l’aise. Qu’est-ce que je fous ici ?
— T’en veux une ?
Je regarde les cigarettes qu’elle me tend avant de répondre :
— Non, merci. Je n’aime pas cette marque.
— Ah bon ? Qu’est-ce que t’as fait du paquet que t’as pris hier soir, alors ?
— Pardon ?
Je ne vois pas de quoi elle parle. Je fouille dans ma poche. Les baraqués m’empoignent. Me relâchent quand ils voient ce que j’en ressors : mon briquet et un paquet de Marlboro. La fille m’observe toujours. J’allume une cigarette moi aussi. Mes mains ne tremblent pas. Elle me demande avec un sourire bizarre :
— Tu veux boire un truc ?
— Oui… Non.
J’ai la gorge sèche :
— Enfin si, je veux bien. Merci.
Qu’est-ce que j’ai envie de boire ? Un Monaco ? Un thé glacé ? Un demi ? Non, ce n’est pas moi, ça.
— Un Coca, s’il te plaît.
À travers les fumées mêlées de nos cigarettes, son œil devient méchant. Très méchant. Les costauds se rapprochent de nous, et quelque part, ça me rassure. Elle s’énerve :
— Mais à quoi tu joues, putain ! Tu te fous de ma gueule ? De quelle planète tu débarques ? Tu te pointes ici, tu joues la débile à te taper la tête contre les murs. Puis tu butes… tu poignardes mon… mon ex. Et après ça, tu veux que je te paie un Coca ? Mais t’es vraiment barge ! Pauvre conne !
Elle balance sa cigarette à peine entamée dans le cendrier et me plante là. Buté qui ? Fait quoi ? Je ne comprends rien. Je veux partir. Je veux me réveiller.
Des lumières rouges et bleues viennent danser sur les murs. Par la baie vitrée, je vois des policiers en uniforme descendre d’une voiture pour se ruer dans le bar. Ils se dirigent vers moi sans hésiter. Ils ordonnent aux clients attroupés de se disperser, de rentrer chez eux. J’aperçois ce qui monopolisait l’attention. On dirait… Je me lève pour mieux voir. Les deux costauds font un geste pour me retenir, mais l’un des policiers leur fait signe de me laisser approcher. De toute façon, il faut que je m’approche. Je dois comprendre.
C’est un cadavre. Les policiers éloignent une fille qui tente de me sauter dessus lorsque je m’avance. Sans doute l’hystérique. Je regarde le corps à terre. Il a une large plaie au niveau du cœur. Pas joli à voir. Mes yeux remontent vers le visage du jeune homme. Car c’est un jeune homme, ce cadavre. Il est beau, il était beau. Il est bien mort. Ses traits me sont familiers. Un policier me demande si je connais la victime, je lui demande de me laisser une minute.
J’ai l’impression de le connaître, mais pas sous cette apparence. Je regarde son visage, ses yeux clos, le sang qui coule de sa bouche. Je me mets à genoux. J’hésite un peu, mais je finis par toucher son visage. Sa peau est douce, encore chaude. Je suis certaine d’avoir déjà fait ce geste plusieurs fois, caresser cette joue. Le visage mort s’anime : je croise un beau regard gris, un sourire charmeur qui me fait fondre. C’est comme une décharge électrique, je me relève d’un bond. Un policier fait passer mes bras dans mon dos pour me menotter. Je ne me débats pas. Il est mort. C’est lui. Je le dis à voix haute :
— C’est Thomas Chignard.
Thomas, mon premier véritable amour. Le policier m’éloigne de lui, nous nous dirigeons vers la sortie. Thomas, le garçon dont je suis tombée folle amoureuse il y a presque dix ans, au collège. On me fait monter à l’arrière d’une voiture banalisée. Le premier garçon que j’ai accepté en moi est un cadavre. Il m’a tant fait souffrir. Il a pris ma virginité et m’a laissée tomber tout de suite après. Les lumières rouge et bleu dansent dans la nuit et la voiture démarre. Mon premier amour est mort. Je l’ai tué.

***

Je relève la tête. Thomas s’avance vers moi. Je sens le couteau de cuisine posé sur mes cuisses. Il est léger. Ma main en saisit le manche et mes jambes se préparent à soutenir le poids de mon corps. Je sais que je me trompe. Je ne vais pas tuer la bonne personne. Je me lève quand même : il se rapproche. Je croise ses yeux gris comme de l’acier. Ils sont en colère, mais ce ne sont pas les bons. Je n’écoute pas la petite voix qui me répète que je me trompe. Flore le rejoint, je n’entends pas ce qu’ils se disent. Je m’avance vers eux avant qu’ils n’arrivent à ma hauteur. Ils s’arrêtent devant moi, l’oxygène n’irrigue plus mes poumons. Ils me parlent, je n’entends rien. Je manque d’air, je n’arrive plus à respirer. J’ai mal au ventre, j’ai mal partout.
Je regarde au fond des yeux de Thomas lorsque ma lame s’enfonce dans son cœur. Il est surpris. Son sang coule sur mes mains, et j’éprouve un soulagement immense. Je suis libre. Mais ça ne dure pas longtemps. Comme je m’écarte pour ne pas m’affaler par terre avec lui, le mal de ventre revient, il me fait souffrir encore plus qu’avant. Le noir total s’abaisse devant mes yeux. La seule lumière, ce sont ces yeux gris comme de l’acier, froids, cruels, qui me laminent de l’intérieur. Mais je ne me laisserai pas faire, cette fois. Je ne veux plus souffrir.

J’ouvre les yeux. Il fait noir et je suis attachée à mon lit. Il n’y a pas de musique. Ici, je dois penser. Ici, la seule voix dans ma tête, c’est la mienne. Je suis coupable, j’ai assassiné Thomas. Mais je ne suis pas folle. Je suis une victime. Ici, je n’ai plus mal. Je suis ici parce que je ne veux plus avoir peur.
Le plafonnier s’allume, et l’infirmière me demande en se penchant sur moi :
— Comment allez-vous ce matin, Roxanne ?
Elle tient un verre d’eau et un gobelet de pilules. Elle les pose sur la table de chevet et attend ma réponse.
— Toujours des cauchemars, mais je vais bien. Merci.
Elle défait mes sangles et me tend le verre et les pilules. Elle s’assure que je les ai bien avalées et m’aide à me lever :
— Allez, un brin de toilette, puis on va petit-déjeuner. Ensuite, je vous conduis à votre séance avec le Dr Bernard.
Je m’exécute, docile. Je ne suis plus Paranoid. Juste Android.

© Stephanie Loret, 1998-2015, dépôt SACD n°000140954


Un commentaire sur “DÉDOUBLEMENT

  1. Mum
    19 avril 2014
    Avatar de Mum

    Bizarre, pas facile à lire…..

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