Roxanne se regarde dans le miroir, ajuste une mèche qui dépasse derrière son oreille. Son chignon est parfait. Son col bien mis. Son maquillage léger, de circonstance. Son cœur bat la chamade, elle se demande encore une fois pourquoi elle s’est mise dans ce pétrin.
Il aurait été plus simple de renoncer. Renoncer ne fait pas de vous un lâche. Arrêter plutôt que de foncer dans le mur est même preuve de sagesse.
Elle glisse les écouteurs de son iPod dans ses oreilles, prenant soin de ne rien défaire à sa mise. Elle ferme les yeux. Appuie sur Play. Monte le son. Sia lui murmure que c’est dangereux de tomber amoureux, mais qu’elle veut brûler avec elle ce soir : « Fire Meet Gasoline ». Elle monte encore le volume, à cramer ses tympans. Elle ne bouge pas et se laisse enflammer par la chanson. Elle y croit. Elle va y arriver. Ce n’est pas la première fois qu’elle se lance dans quelque chose qu’elle ne connaît pas. Elle n’est plus novice, elle a quarante ans. Elle peut le faire. C’est son soir. Elle est toute puissante ! « Burn with me tonight, eh eh » Elle éteint l’appareil et le fourre dans la poche de son tailleur pantalon.
Dans le métro, personne ne lui prête attention. Elle est une parmi d’autres. Ils rentrent du travail, elle s’y rend.
Ce qu’elle va faire ce soir, ce n’est rien d’autre que ça : un travail.
Elle se met dans le rôle. Les écouteurs en place, elle se concentre sur les arrangements du dernier album de Sigur Rós. Elle ne comprend rien aux paroles, elle ne parle pas islandais. Elle fera pareil tout à l’heure : elle ne cherchera pas à comprendre les propos des autres, ne se mêlera pas aux conversations, ne dira rien. Avant le moment voulu. Les reflets des passagers sont flous sur les vitres opaques. Elle enregistre cette image dans un coin de son cerveau, pour l’appliquer à ce qu’elle aura devant les yeux plus tard dans la soirée. Son cœur s’emballe à cette pensée. Elle va être au centre de l’attention, elle n’aime pas ça. Elle va devoir se montrer, elle déteste ça. Mais elle a promis à Simon qu’elle le ferait. Elle va le faire.
La grande tour s’élève dans une obscurité lumineuse. Pas de ciel étoilé, à Paris. Juste une nuit jaunâtre.
Simon lui a proposé de l’accompagner, elle a refusé. Ça l’aurait rendue encore plus nerveuse. Elle préfère affronter le stress seule. Même si ça fait une éternité qu’elle ne s’est pas sentie aussi stressée. Elle inspire un grand coup. Expire lentement, les yeux fermés. C’est parti !
Elle serre son sac sur son épaule et monte les quelques marches qui mènent vers l’accueil. Un agent de sécurité vérifie qu’elle ne porte pas d’arme, ou de bombe. Il ne semble pas remarquer qu’elle est prête à exploser. L’hôtesse garde sa pièce d’identité et lui remet un badge. Elle lui indique un fauteuil après le tourniquet, lui demande d’y attendre l’assistante qui va venir la chercher.
Dans l’ascenseur, elle sourit à la jeune femme qui lui explique comment ça va se passer. Elle ne l’écoute pas. Elle entend Sigur Rós, elle ne veut pas comprendre, sinon elle va péter un câble. Elle se laisse guider, concentrée sur la tâche qu’elle a à accomplir : faire passer son message.
Elle s’est autorisé une canette de Coca : on lui refera une beauté avant qu’elle n’entre dans l’arène, même si le rouge avec lequel elle a déguisé ses lèvres est vendu pour y rester dix heures consécutives. Le liquide frais et piquant lui fait du bien. Ils se montrent tous très attentionnés envers elle, il serait malvenu de sortir ses écouteurs pour s’isoler du monde. Aussi ce goût si particulier, rattaché à ses moments de création solitaire dans son atelier, l’apaise à la place de la musique. Pour faire abstraction de l’effervescence qui l’entoure, elle se concentre sur le bruit du pétillement des bulles contre l’aluminium.
Elle sursaute lorsque l’assistante pose une main sur son épaule :
— Roxanne, ça va être à vous, vous êtes prête ?
« Burn with me tonight ». Elle se répète que ce n’est pas elle. Qu’elle n’est là que pour le message. Elle va y arriver ! Elle suit la jeune femme dans les couloirs, la moquette amortit le bruit de ses talons. Ils claquent sur les marches de ciment conduisant à la petite scène. Elle se retrouve en hauteur, dans une obscurité relative.
Seule.
Malgré ce qu’elle a traversé dans sa vie, elle ne s’est jamais sentie aussi seule. Son cœur bat à tout rompre, son sang palpite dans sa gorge, la sueur dégouline dans son dos. Va-t-elle pouvoir parler ? Elle brouille la vision de ce qu’elle aperçoit à ses pieds. Ne pas penser à tous ces regards qui vont se braquer sur elle. Vitre opaque de métro. « Kveikjum í kveikiþráðum Og hlaupum svala skjól Við biðum Við biðum Höldum fast fyrir eyrun Kreppum augun saman Við biðum Við biðum Við biðum ».
— Le Petit Journal ouvre tous les jours son plateau pendant une minute, voici le Face Cam’ !
La lumière des projecteurs l’éblouit. Elle n’a pas le choix. L’adrénaline prend le relais. Elle regarde droit dans l’objectif :
— Je m’appelle Roxanne, j’ai quarante ans. Je suis là pour vous parler de femmes que vous n’entendrez jamais, parce qu’elles sont traumatisées. Je pourrais vous parler statistiques, vous dire que chaque jour, en France, neuf femmes déclarent avoir été violées. Je pourrais vous relater mon expérience, vous dire que le viol dont j’ai été victime, il y a dix-huit ans, m’a poussée à tuer un innocent. Je pourrais vous rappeler que l’intégrité physique d’une personne fait partie de ses droits constitutionnels et que nul, de quelque manière que ce soit, pour quelque raison que ce soit, n’a le droit d’y porter atteinte. Mais si je suis ici ce soir…
Elle n’est plus seule, ce n’est plus une vitre brouillée devant ses yeux : elles les voient, toutes ces filles, toutes ces femmes qui ont besoin d’entendre sa voix. C’est pour elles qu’elle a accepté de se montrer.
— C’est pour te dire à toi, toi qui as mal, toi qui te sens perdue, honteuse, exclue, impuissante, que tu n’es pas responsable, que ton corps t’appartient, à toi et à toi seule. Je suis là pour te pousser à en parler. Tu as été violée et tu dois en parler. Ce n’est pas toi la coupable, tu n’as pas à avoir honte. Nous sommes là pour t’écouter, moi et d’autres comme moi. Tu n’es pas seule et nous saurons t’aider. Appelle le 3919. Maintenant.
La caméra fait un travelling arrière. C’est le silence sur le plateau, bientôt rompu par la voix, un peu voilée, de Yann Barthès :
— Merci, Roxanne. Je répète le numéro : 3919, pour toutes les violences faites aux femmes. Merci d’être venue nous parler, Roxanne. On enchaîne avec les rebondissements dans l’affaire Air Cocaïne. Après la pub.
iPod dans les oreilles, elle ouvre sa canette de Coca et s’avance vers le milieu de la cour, vers la pièce de bois qu’elle a commencé à travailler la veille, à l’air libre, profitant de la douceur inattendue de ce début novembre. Ce sera une sculpture « Ok Computer », parce que depuis son passage au Petit Journal, l’agression dont elle a été victime a des résurgences qu’elle doit expulser.
Cette année-là, à l’automne 1997, elle venait de passer l’été à écouter en boucle le nouvel album de Radiohead, hypnotisée par la voix du chanteur Thom Yorke, emportée par les arrangements féériques de chaque morceau. Tout l’hiver qui avait suivi son agression, seule l’écoute de cet album parvenait à endormir sa douleur. Un peu.
Elle pose la canette sur l’établi et attrape sa gouge de 15 mm. Elle se met à genoux et attaque la partie basse du tronc.
Le jeudi 13 novembre 1997, elle avait été agressée par deux hommes, alors qu’elle rentrait dans sa chambre d’étudiante après son cours de grammaire japonaise. À l’époque, l’apprentissage du japonais n’était pas aussi prisé qu’aujourd’hui. Le nombre d’étudiants était restreint, et les cours casés à des horaires tardifs. Ce soir-là, il était 21 h, il faisait nuit, froid. Ils l’avaient agrippée, frappée et traînée dans une ruelle. Les passants pressés de rentrer chez eux n’avaient rien vu. Elle était seule contre deux, elle n’avait pas pu se défendre. Ils l’avaient violée à plusieurs reprises.
Elle attrape un ciseau à bois, un maillet et se relève. Les copeaux se mettent à voler autour d’elle.
Elle avait perdu neuf mois. À part la voix de Thom Yorke et l’impression cotonneuse de vivre comme dans un film, elle ne se rappelait plus de sa vie entre le 13 novembre 1997 et le 27 août 1998. Elle avait des bribes de conversation, des souvenirs de lieux, mais sans réussir à s’y replacer. Les médecins avaient diagnostiqué un Trouble Dissociatif de l’Identité.
Elle s’essuie le front et avale plusieurs gorgées de Coca. Dans ses écouteurs, la voix de Thom susurre les premiers mots d’« Exit Music (for a film) » : « Wake… from your sleep The drying of your tears Today we escape, we escape ». Elle monte le son et ses coups de maillet repartent de plus belle.
Le 27 août 1998, Roxanne avait assassiné Thomas Chignard. Elle ne se souvenait de son acte que par les cauchemars qui l’assaillaient encore aujourd’hui. Thomas était le premier garçon avec lequel elle avait couché, et ça avait été une première fois on ne peut plus ratée. Elle était trop jeune, il était trop collectionneur. Il l’avait laissée tomber deux jours après avoir obtenu ce qu’il voulait d’elle. Elle était restée sous le choc de cet abandon, et de son erreur de jugement, pendant des années.
Les larmes coulent sur ses joues, mais elle n’y prête pas attention. Elle continue de creuser le bois, au plus profond.
Thomas avait un regard magnifique. D’adorables petites rides se creusaient aux coins de ses paupières lorsqu’il souriait. Et il souriait beaucoup. Ses yeux étaient d’un gris clair peu commun, couleur qui leur donnait parfois l’éclat de l’acier trempé.
Elle se rappelait avoir pensé que les yeux de l’agresseur qui enserrait sa gorge, pour l’empêcher de bouger, avaient le même éclat que ceux de Thomas. Et puis plus rien.
Les coups s’arrêtent. Combien de fois devra-t-elle exorciser son acte avant d’être capable de se pardonner ? Elle tombe à genoux. Puis s’allonge en chien de fusil dans les copeaux et la poussière de bois.
Elle a poignardé Thomas en plein cœur. Il est mort sur le coup. Pourquoi leurs routes se sont-elles croisées alors qu’ils ne s’étaient pas revus depuis sept ans ? Pourquoi n’a-t-elle pas été capable de refréner son geste, malgré la douleur qui embrouillait son esprit ?
Elle est restée enfermée huit ans avant que sa mesure d’internement ne soit levée. Longtemps, elle a estimé que ce n’était pas assez. Elle pensait mériter de rester enfermée à vie.
Elle se rappelle le jour où Simon lui a dit que « Paranoid Android », le deuxième morceau de « Ok Computer », était sa chanson préférée de Radiohead. Ça a modifié son écoute de cet album.
Simon.
Elle se relève, boit un coup de Coca. Et se remet au travail. Elle tape moins fort.
Roxanne se regarde dans le miroir, lisse les cheveux qui s’échappent de sa queue de cheval. Pas de maquillage, cette fois. Elle est en jean et tee-shirt, sa tenue habituelle. Elle a préféré qu’il vienne chez elle plutôt que de devoir déballer toute son histoire dans un endroit inconnu et impersonnel. À l’exception de ses parents et de quelques proches, personne ne vient jamais chez elle. Elle ne l’accepte pas.
Après son passage à la télévision, son agent a reçu beaucoup de demandes d’interviews. Il l’a assurée qu’elle devait prendre la parole, plus longtemps cette fois, sinon d’autres le feraient à sa place, en disant tout et n’importe quoi. Roxanne s’est donc résolue à répondre aux questions de Martin Waill, un des jeunes journalistes travaillant au Petit Journal. Leur rencontre ne sera pas filmée, mais relatée dans un article à paraître dans le magazine Vanity Fair. Son agent a bien négocié : Roxanne aura un droit de regard avant que ses propos ne soient imprimés, et à la moindre de ses réticences, rien ne sort. Elle a confiance en Martin, dans ses reportages, son approche est toujours franche et directe, sans concession. Comme elle. N’empêche, elle est nerveuse. Elle n’aime pas parler d’elle. Encore moins de ce qu’elle a fait. Ou de ce qu’elle a subi.
Elle descend au salon. Remet les revues bien en tas sur la table basse. Elle a préparé les dosettes pour la machine à café. Elle n’en boit jamais, la machine ne sert que pour son père. Elle a empilé une bonne réserve de canettes dans le réfrigérateur, au cas où Martin préfèrerait lui aussi la caféine en soda.
Elle a mis du temps à choisir l’ambiance musicale qui la détendrait pendant leur entretien. Elle souhaitait quelque chose de neuf, sans souvenirs, mais capable de la rassurer. Quelques semaines auparavant, elle est tombée sur une série pour adolescents à la télévision, en deuxième partie de soirée. De celles ayant pour héros de jeunes et beaux vampires (ou extraterrestres ou soldats génétiquement modifiés) incapables de résister aux charmes de jeunes et belles humaines. Elle s’est laissée prendre au jeu. Et a téléchargé la bande-originale le lendemain. Des chansons légères, insouciantes, entraînantes. Elle glisse le CD qu’elle en a gravé dans sa platine laser. The Myrmidons et leurs riffs de basse emplissent la pièce avec « Clap (See The Stars) ».
Il reste sept minutes avant l’heure du rendez-vous. Battant le rythme de la tête, sans bouger le reste du corps, immobile au milieu de son salon, elle regarde autour d’elle. Elle aime la solitude de sa tanière. Aux silences et aux grands espaces de la campagne, elle a préféré l’agitation et le fond sonore permanent de Paris. Ici, anonyme dans la foule, reculée mais proche de tout, elle se sent à sa place. Elle est propriétaire d’un ancien entrepôt d’artisan dans le nord du 10e arrondissement. Il est isolé au fond d’une impasse, mais pas très loin de la Gare du Nord et de son bourdonnement continu. Les bureaux et l’aire de déchargement sont devenus ses pièces à vivre, la petite cour intérieure et les dépendances, spacieuses selon les critères parisiens, son atelier. Elle est bien, ici. C’est elle qui a tout transformé, avec l’aide de son père et de quelques amis. Cet univers lui suffit. Elle n’a besoin de rien d’autre.
Le carillon de la sonnette retentit. Elle inspire un grand coup et baisse le son avant d’aller ouvrir. Martin Waill est seul, debout sur les pavés déchaussés, une sacoche en bandoulière. Il lui tend la main avec un franc sourire :
— Bonjour, je suis Martin. Je suis vraiment ravi de vous rencontrer.
Elle serre la main tendue et l’invite à entrer. C’est la première fois qu’un total étranger pénètre dans son antre. Ce n’est pas si désagréable.
— Ravie de vous rencontrer également. Je vous en prie, mettez-vous à l’aise. Vous préférez vous installer ici…
Elle désigne les fauteuils autour de la table basse.
— Ou bien à la table du salon ? Si vous voulez prendre des notes ?
— La table du salon, près des fenêtres, ce sera parfait.
Elle lui fait signe de s’installer et se dirige vers la cuisine :
— Vous voulez boire quelque chose ? Un café ? Un soda ? J’ai du Sprite ou du Coca.
— Un Coca, s’il vous plaît.
— Normal ou Zéro ?
— Zéro, merci.
Elle sort deux canettes noires du frigo, remplit deux verres de glaçons et retourne au salon. Il a sorti un bloc-notes. Son smartphone et un appareil photo sont également posés sur la table. Elle prend place près de lui, mais pas trop quand même. Il la regarde droit dans les yeux, elle soutient son regard. Il se penche vers elle :
— Avant tout, je tiens à vous remercier d’avoir accepter cette rencontre. Je suis très honoré à l’idée de pouvoir relayer votre message, et de permettre aux gens qui le souhaitent de mieux vous connaître.
Elle ouvre sa canette et verse le Coca sur les glaçons, qui craquent à ce contact. Martin poursuit :
— Je ne suis pas habitué à la presse écrite. Ça vous dérange si j’enregistre notre échange ? Pour pouvoir m’y référer en rédigeant mon article ?
Il pousse son smartphone entre eux et trouve l’application dictaphone. Elle sort le sien de sa poche arrière et fait de même avant de répondre :
— Ça ne me dérange pas, je comptais faire de même.
Elle boit une gorgée de Coca, se concentre sur la fraîcheur du liquide glissant dans son œsophage, avant de demander :
— Comment procède-t-on ? Vous me posez des questions, je réponds, je vous dis ce que je veux bien partager, ce que je préfère garder pour moi ?
Il ouvre lui aussi sa canette, prend le temps de la vider, puis :
— Pour être honnête, je suis venu les mains dans les poches. Et le sac en bandoulière.
Il sourit en posant la main sur sa besace :
— Je n’ai pas préparé de questions. J’ai envie que ce soit spontané. Comme si on discutait au comptoir du coin.
Roxanne ne peut retenir un sourire elle aussi. Les discussions de comptoir, ça fait longtemps qu’elle n’a pas pratiqué.
— Ok, ça me va. J’ai du Coca plein le frigo.
Martin désigne la cour et les dépendances, derrière les fenêtres du salon. Le tronc qu’elle est en train de travailler trône au milieu. Le résultat qui se profile l’étonne. Elle n’avait encore jamais abouti à quelque chose d’aussi…léger.
— C’est votre atelier ?
— Oui.
— Vous avez choisi de vivre là où vous travaillez ?
Elle réfléchit un instant et se redresse :
— J’ai plutôt décidé de travailler là où je vis. Je veux un minimum de contact avec le monde extérieur.
Il ne la quitte pas des yeux :
— Vos sculptures connaissent pourtant un beau succès. Vous n’avez pas envie d’en profiter un peu ?
Elle fait « non » de la tête. Elle a commencé à travailler le bois pendant son internement, lors de cessions d’art-thérapie. Les autres patients et le personnel médical lui trouvaient un certain talent. Son frère était allé plus loin : sans lui en parler, il avait montré certaines de ses sculptures à une amie galeriste, qui les avait aimées et voulu les vendre. Sur le coup, à vingt-cinq ans et persuadée qu’elle finirait ses jours en institut, Roxanne s’était dit que ce serait toujours ça de pris pour aider les finances de ses parents, qui subvenaient à tous ses frais. Elle avait non seulement retrouvé sa liberté, mais ses coups cathartiques dans le bois étaient devenus une source de revenus confortable. Tout ça ne lui semblait pas juste.
— C’est parce que vous vous sentez toujours coupable ?
Elle aime la franchise de Martin. Ça la met à l’aise, les gens qui n’ont pas peur de dire les choses telles qu’elles sont.
— Quelque part, oui. J’ai pris une vie, j’estime que je n’ai pas droit à la liberté.
— La justice de vos pairs en a décidé autrement, pourtant.
— La justice ne suffit pas toujours à ôter la notion de culpabilité. Pas chez moi, en tout cas.
— Espérez-vous que la justice rattrapera vos violeurs un jour ?
Elle boit une gorgée fraîche. Elle est heureuse d’être chez elle et non au comptoir du coin.
— J’aimerais qu’ils soient punis pour ce qu’ils m’ont fait, oui. Mais je ne pense pas que cela arrivera. Je n’ai pas le choix : je dois leur pardonner, pour être capable de me pardonner à moi-même. Je n’ai pas encore réussi.
Martin pose les coudes sur la table et se penche vers elle :
— J’aimerais rappeler les faits en début d’article, sans m’y appesantir. Ce qui vous est arrivé, même si c’est atroce, c’est du passé, et je ne veux pas faire de voyeurisme. Ce qui m’intéresse, c’est ce que vous en avez tiré, votre présent. Et ce que vous espérez du futur.
Le cœur de Roxanne se met à battre plus vite. Martin continue sur sa lancée :
— En novembre 1997, il y a dix-huit ans, deux hommes vous ont violée à plusieurs reprises. Pourquoi n’en avez-vous pas parlé tout de suite ? À un médecin, à vos proches, à la police ?
Elle inspire à fond, puis :
— Ces hommes ont tué la partie de moi capable de réflexion. Je ne devais plus réfléchir pour ne pas avoir mal. Une autre partie, que je ne saurai identifier clairement, a pris le relais, pendant plusieurs mois.
— Une sorte de pilote automatique ?
— On pourrait dire ça, oui. Je ne me souviens pas de ces mois. Ce n’est toujours pas revenu. Ce que j’en sais, ce sont mes proches qui me l’ont dit. J’ai fêté Noël avec ma famille, passé le Réveillon avec mes amis, étudié auprès de professeurs qui me côtoyaient depuis des années. Personne n’a rien suspecté. J’étais peut-être plus morose que d’habitude, mais pas tant que ça.
— Personne n’a rien vu, jusqu’à l’été suivant. Il y a eu un déclic, votre capacité de réflexion est revenue. Vous avez tué quelqu’un.
Elle prend une longue gorgée. Ses mains ne tremblent pas.
— Oui. Il y a eu un déclic. Oui. J’ai tué quelqu’un.
Martin ne détourne pas le regard. Il ne dit rien. Ils laissent le silence planer. Roxanne se redresse sur sa chaise. Pose ses paumes à plat sur ses genoux :
— En thérapie, j’ai pu déterminer que c’est le fait de croiser par hasard le premier garçon avec lequel j’ai couché qui a fait revenir ma raison. Par réminiscence. Association d’idées. Ce garçon, Thomas Chignard, qui était devenu un homme, avait les yeux de la même couleur que ceux du violeur qui a tenté de m’étouffer. Celui dont je me rappelle le plus. Celui qui a été le plus brutal. Une couleur peu commune. Un gris très clair. Comme de l’acier.
Elle ne peut s’empêcher de frissonner. C’est du passé. Mais c’est toujours tellement là !
— Ma raison est revenue de façon déraisonnée. J’ai fait un transfert. Il a fallu que je tue… j’ai tué la mauvaise personne. Et cela m’a fait revenir.
Le silence s’installe à nouveau. Brisé par Martin, cette fois :
— La justice vous a déclaré pénalement irresponsable et a émis une mesure d’internement.
— Qui a été levée au bout de huit ans seulement. C’est si peu.
— Vous n’avez jamais voulu que votre histoire sorte des faits divers.
— Non.
— Une jeune femme violée qui s’en sort grâce à la sculpture, et qui finit par être reconnue pour son art, vous êtes consciente que c’est pourtant une matière rêvée pour les écrivains ou les scénaristes ?
— Peut-être, mais c’est mon histoire, elle m’appartient. Je ne veux pas qu’on la transforme. Pas de livre. Pas de film. Rien.
— Certains sont passés outre votre volonté. Il y a sept ans, vous avez gagné votre procès contre Lucas Bessard et ses producteurs, qui se sont librement inspirés de votre histoire pour réaliser un des plus gros succès du cinéma français de cette dernière décennie. La justice a été de votre côté, cette fois encore.
— Ça me semble normal. Ce n’est pas parce que j’ai choisi de ne pas écrire mon histoire que je n’ai aucun droit sur elle. Personne n’a recommencé depuis.
— Qu’avez-vous fait de la somme conséquente que vous avez reçue en dédommagement ?
— Je…
Elle n’aime pas parler de ça.
— J’ai acheté cet endroit. Et j’y travaille sans avoir besoin de gagner de l’argent. C’est un luxe.
— C’est surtout une goutte d’eau par rapport aux millions que vous avez…
— Écoutez, je n’ai pas envie d’aller sur ce terrain-là.
Ses avocats avaient négocié un dédommagement proportionnel aux énormes bénéfices engendrés par le film, et ça la mettait mal à l’aise. Elle avait le sentiment de tirer avantage de son histoire, alors que c’est exactement ce qu’elle voulait éviter. Martin ne la lâche pas :
— Vous trouvez que c’est de l’argent sale ?
— Exactement.
Elle se lève :
— Je vais me chercher un autre Coca. Vous en voulez aussi ?
— Non, merci, ça ira.
Il reste silencieux pendant qu’elle se dirige vers la cuisine. Elle sort une canette du frigo et se la passe sur le front. Inspire et expire à fond. Deux fois. Avant d’y retourner. Martin la regarde s’approcher. Son expression est bienveillante. Elle sait qu’il ne lui veut aucun mal. Mais elle n’a pas envie de parler de ça. Elle se rassoit et fait couler les bulles de soda sur le reste de glaçons.
— Vous ne m’autoriserez pas à écrire qu’avec les millions d’euros restant, vous financez une association que vous avez créée il y a six ans, et que vous dirigez toujours aujourd’hui ? Une association qui sert de refuge et qui accueillent les femmes violentées, 24 h sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an, dans maintenant plus d’une quinzaine de villes en France ?
Elle ne répond pas.
— Roxanne, vous avez le droit de parler de ce que vous faites pour toutes ces femmes.
Elle se recule contre le dossier de sa chaise :
— Je ne fais rien. Je reste chez moi et je signe des chèques, je ne suis pas plus impliquée que ça.
— Vous supervisez personnellement le recrutement de chaque personne que vous employez, même si c’est de loin.
— Comment vous savez…
Martin ne se laisse pas interrompre :
— Vous prenez soin de mettre ces femmes, qui sont en situation de grande faiblesse, entre les mains de professionnels compétents, dans des locaux accueillants, vous leur offrez une bulle de protection qui leur permet de se reconstruire en prenant tout le temps nécessaire pour ça. Vous ne voulez peut-être pas parler de l’origine de cet argent, mais ce que vous en avez fait, tout le monde doit le savoir. Chaque femme dans ce pays doit savoir qu’elle peut compter sur vous, sur votre association, si un jour, par malheur, elle en a besoin.
La teneur des propos de Martin lui est familière. Quelqu’un d’autre lui a tenu le même discours, il y a peu de temps, pour la convaincre de s’exposer au Petit Journal.
— Martin, vous avez parlé avec Simon, c’est ça ?
Le jeune homme sourit en levant les mains en l’air :
— J’avoue, je suis coupable.
Elle soupire. Lui s’explique :
— Simon est un vieil ami de ma famille. Je le connais depuis des années, mais je ne l’avais pas vu depuis longtemps, jusqu’à très récemment. Quand j’ai appris où il travaillait, qu’il était le Directeur Général de votre association, ça m’a tout de suite captivé. Je l’ai fait parler pendant des heures de son travail avec vous. Il est tellement heureux de ce qu’il fait, de pouvoir venir en aide à toutes ces personnes.
Roxanne regarde sa sculpture en devenir par la fenêtre, son rythme cardiaque s’accélère. Martin poursuit sur sa lancée :
— Au bout d’un certain nombre de shots de tequila, il a fini par accepter de vous demander de faire un reportage avec moi, pour le Petit Journal. J’aurais aimé vous interviewer dans le cadre de la journée internationale de l’ONU contre la violence faite aux femmes. Pour montrer ce qu’on peut faire pour l’endiguer dans notre pays, parce qu’elle est là aussi.
Elle comprend, à présent. Ce n’est pas seulement l’approche de cette journée de l’ONU, ni celle du 13 novembre et de l’anniversaire traumatique qu’il représente, qui a fait resurgir l’empressement de Simon à la voir sortir de sa coquille. C’est aussi la tequila. Et Martin. Elle doit avouer que celui-ci sait se montrer convaincant :
— On aurait toujours le temps de mettre quelque chose en boîte, d’ici le 25 novembre. Mais un article dans Vanity Fair, en plus d’un Face Cam’, c’est déjà bien. Simon m’a bien fait comprendre de ne pas vous en demander plus, mais…
— Mais ça coûte rien d’essayer, c’est ça ?
Martin rapproche sa chaise de la sienne :
— Surtout, ne soyez pas furax contre Simon. Il tient beaucoup à vous, encore plus qu’au projet que vous portez tous les deux, à mon avis. Il pense que parler du bien que vous faites, plutôt que du mal qui vous est arrivé, de celui que vous pensez avoir commis…
— Que j’ai commis !
— Roxanne, comme lui, je suis convaincu que même ça, ça n’entache pas ce que vous faites avec APRES. Vous devez en parler, ça ne peut que faire du bien, à vous, et à beaucoup d’autres.
Elle se lève et se plante devant une des fenêtres. Elle a envie d’attraper un burin. Mais pas pour meurtrir le bois, comme elle en a l’habitude. C’est un sentiment étrange.
— Ne vous en faites pas, Martin, je ne pourrai jamais être en colère contre Simon. Cet homme est une personne magnifique, d’un réconfort inné, dès l’instant où il pose les yeux sur vous. C’est pour ça que j’ai choisi de travailler avec lui.
>Martin la rejoint en éclatant de rire :
— J’avoue que c’est pas comme ça que je le définirais ! En tout cas, il y a dix ans, quand on partageait les mêmes beuveries, « magnifique » n’était pas l’adjectif qui le qualifiait le mieux ! Surtout vers 4 h du mat…
Elle ne peut s’empêcher de rire. Il la regarde en coin :
— C’est sympa de vous entendre rire.
Elle se tourne vers lui :
— Un reportage en extérieur, je crois que je ne pourrai jamais. Mais une interview filmée ici, à insérer dans votre reportage, si ça vous va, pourquoi pas. Ce serait faisable à temps pour vous ?
Le regard du jeune homme s’éclaire :
— Sérieux ? Pour de vrai ?
— Oui. Il est peut-être temps pour moi de changer certaines choses.
« Roxanne Lacombe a vécu un drame. Celui que toute femme espère ne jamais affronter, mais qui frappe des centaines de victimes chaque jour en France : le viol. Roxanne a mis du temps à se reconstruire, mais elle y est parvenue. Pour aider d’autres victimes à revivre après une telle tragédie, elle a fondé une association, APRES. APRES, parce que, dit-elle, il y a toujours un après possible, même à la pire des situations. APRES, c’est aussi l’acronyme de ‘Actions Pour Repartir Ensemble, et plus jamais Seule’. J’ai eu la chance de rencontrer cette femme blessée, secrète, mais sans concession, qui est aussi une artiste reconnue pour ses sculptures torturées et vibrantes. Je ne me laisse pas attendrir facilement, vous le savez, Yann, mais face à Roxanne, je n’ai pas eu le choix. »
Assise au bord du canapé, elle voit son visage succéder à celui de Martin sur l’écran. Elle peine à reconnaître sa propre voix qui emplit la pièce. Mais c’est bien elle. Ses traits pâles se détachent de la tenture noire que Simon et elle avaient dressée au fond de l’atelier à bois. À l’image, la sculpture toujours en chantier lors de la première venue de Martin trône derrière elle. Elle l’avait terminée la veille de cette seconde interview. « Android Rebooted », c’est le nom qu’elle lui a donné.
— Vous vous débrouillez bien.
Elle se tourne vers la voix de Simon, assis à ses côtés. C’est un réconfort immédiat. Elle regarde ses longues jambes croisées, son bras posé sur l’accoudoir : il est détendu, lui. Ses yeux captent ceux de Roxanne, et comme à chaque fois qu’ils se posent sur elle, elle se sent sereine.
Cinq ans qu’ils se côtoient sans vraiment oser se connaître. Mais c’est en train de changer. Elle est prête.
© Stephanie Loret, novembre 2015 – Dépôt SACD n°000143016
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