Stephanie Loret

Des écrits divers et variés

AFTERLIFE

FUNÉRAILLES (Enfance)

Elle regarde le vent souffler dans les arbres et se dit que ça lui ferait du bien d’aller prendre un peu l’air à l’extérieur. Cette maison de repos communique beaucoup sur les avantages de son grand parc boisé, propice au ressourcement, et donc à la guérison. Pour peu qu’on soit adepte de la méditation sous surveillance.
Etta préfère reporter son attention sur les effets que son mari vient de lui déposer. Elle sort le vieux mouchoir de tissu de sa petite boîte en carton et le porte à son nez pour le renifler. S’il ne sent pas le moisi, comme elle s’y attendait, il empeste le renfermé. Rien à voir avec la délicieuse odeur dans laquelle elle plaisait tant à se perdre, enfant. Elle le déplie avec délicatesse, effrayée à l’idée qu’il se décompose en poussière sous ses doigts — tout comme le cercueil de son grand-père s’est réduit en cendres dans le four du crématorium. Elle le pose sur le lit et les larmes se remettent à couler sur ses joues. Elle ne peut s’empêcher de le regarder ; petit carré de tissu qui fait remonter tant d’émotions en elle. Elle s’assoit à côté de lui, inspire un grand coup et sèche ses larmes. Avant de caresser la douce étoffe. Son nin-nin n’a pas bougé. Il est resté tel que dans ses souvenirs. Typique mouchoir d’homme, d’un blanc jauni au double liseré brun et bleu passé. On ne peut plus banal.
Il est pourtant l’ultime vestige de sa vie d’enfant : sa valeur est inestimable. Son grand-père Alphonse est mort, et ce mouchoir, qu’elle peut toucher, qu’elle peut sentir, constitue la seule preuve matérielle de l’amour qu’il lui a porté. Dès le départ. Son grand-père était le gardien de cette période révolue de sa vie. Le garant qu’un jour, elle a été naïve, protégée, aimée envers et contre tout, quoiqu’elle fasse. La fillette qu’elle a été est morte avec Alphonse. Pour toujours. C’est irréversible. Tout comme lui, elle ne reviendra jamais. Jamais. L’adulte qu’elle a dû devenir, par la force du temps, répugne à l’accepter, et c’est la raison profonde de ses larmes. Elle en est bien consciente.
Son grand-père lui manque. Mais elle a pu lui faire ses adieux. Elle était à ses côtés dans ses derniers instants. Elle l’a vu partir en paix, serein. Elle a eu le temps de dire à son papi qu’elle ne lui en voulait pas de la laisser, qu’elle se débrouillerait sans lui maintenant, même si ça allait être dur — et effectivement, ça l’est. Etta soupire. La vie, la mort, le cycle des choses, quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, de quelque force que ce soit, on ne peut aller contre. Alphonse devait partir, car il était vieux et malade, à bout de force, arrivé à la fin de son chemin. Mais la petite Etta, elle, elle ne veut pas partir. Alors que tout l’y oblige. Papi vivant, cette partie de moi avait le droit d’exister, et à présent…
Elle regarde la photo de famille qu’elle a posée sur la table de nuit. Son mari. Ses enfants. Elle. La grande Etta. Etta l’adulte. La femme responsable. La mère aimante. L’épouse passionnée. L’employée motivée. Jamais elle n’a réussi à être tout ça. Pas en même temps. Déjà si difficile d’être l’une à la fois. Ce qu’elle a le plus de plaisir à être, c’est la mère aimante. Parce qu’elle se retrouve dans ses petits. Comme la fillette qu’elle a été, ils possèdent cette fraîcheur face aux difficultés de la vie qu’on perd sans s’en rendre compte, en grandissant. C’est grâce à eux qu’elle est là aujourd’hui. « Maman, si t’es fatiguée et malade, pourquoi tu vas pas te reposer et te soigner à l’hôpital ? Les médecins, ils sauront quoi faire, eux ». C’est si simple, le monde, quand on est un enfant. Chaque problème a sa solution, chaque douleur son remède. Chaque joie sa peine.
Elle s’allonge sur le dessus de lit en serrant le mouchoir dans sa main. Son cerveau sait parfaitement ce qu’elle est censée faire. Ses enfants ont besoin d’elle, son mari l’aime, même s’il ne sait pas toujours le lui montrer : elle doit retourner vers eux. Même si elle n’en a pas envie. Même si elle préfèrerait se perdre dans ces régressives sensations d’abandon qui hantent ses pensées depuis la mort d’Alphonse. Dans trois ans, elle aura quarante ans. Elle ne peut plus se comporter comme une gamine. Elle doit se montrer responsable et abandonner ses illusions. Si, à trente-sept ans, elle n’a réussi à vendre ses toiles qu’à quelques amis et membres de sa famille, c’est qu’elle n’est pas faite pour vivre de sa peinture. À presque quarante ans et avec jeunes deux enfants et un mariage sous sa responsabilité, elle doit accepter que sa destinée n’est pas de transmettre sa vision du monde au travers de son art. Tout simplement parce que personne n’en a rien à foutre, et que ce n’est pas une catastrophe en soit. La vie continue. Qu’elle passe ses journées à peindre, ou à remplir des bilans comptables derrière un ordinateur. L’enfant est mort. Vive l’adulte.
Elle veut dormir. Et ne jamais se réveiller.

SONGE (Adolescence)

Etta a les yeux fermés. Elle sent les doigts d’Alphonse lisser ses cheveux derrière son oreille, et elle se détend. Elle est allongée sur le canapé, la tête sur les genoux de son grand-père, sans doute après le déjeuner, alors qu’il regarde le journal de 13h à la télévision, sa tasse de café à portée de main. Tout va bien, son monde tourne rond. Elle se laisse aller, bercée par le tendre geste. Elle perçoit presque l’odeur du café et les mots du présentateur. Un brouhaha, plutôt. Avant même qu’Alphonse ne parle, elle sent que ça n’est pas tout à fait comme d’habitude.
— Réveille-toi, poussin.
Elle a conscience de rêver, même si le geste et la voix d’Alphonse lui semblent incroyablement réels. Elle redoute d’ouvrir les yeux et de se retrouver dans sa chambre, à la maison de repos. Seule.
— N’aies pas peur, je suis là, avec toi. Tout va bien. Ouvre les yeux, ma chérie.
Etta ne peut résister à l’envie de vérifier s’il est vraiment là. Elle ouvre les yeux. Elle regarde droit devant elle sans comprendre ce qu’elle voit : des gens qui s’affairent dans la grisaille de la rue, comme à travers une vitre brouillée située en plein milieu du trottoir. Elle se concentre sur sa main refermée sur le mouchoir, et sur la chaleur de la cuisse de son grand-père contre sa joue. Elle n’ose pas redresser la tête de peur de perdre cette agréable sensation. Alphonse prend l’initiative du mouvement.
– Allez, Etta. Regarde-moi.
Des mains la redressent. Cela fait bien longtemps qu’elle n’a pas constaté une telle vigueur dans les bras de son petit papi. Elle sent la texture laineuse de l’ancien canapé de ses grands-parents sous ses doigts. Et elle croise le regard d’Alphonse. Elle est face au grand-père de son enfance. A peine plus vieux qu’elle ne l’est à présent. Leurs visages sont à la même hauteur sur l’antique banquette — comme ils disaient, la banquette. Il lui sourit.
— Ça ne va pas fort, hein ?
Elle avance la main pour toucher son visage. Chaleur et souplesse. On ne peut plus réel.
— Papi, c’est toi ? On est où ?
Il dépose un baiser au creux de sa paume. Elle frissonne. C’est bien lui. Il semble à peine assez âgé pour être grand-père, et son allure est tout à fait contemporaine, mais c’est bien lui. Pantalon de toile foncé et pull clair à col en V, il ne dépareillerait pas dans les encarts publicitaires du dernier numéro de Glamour d’Etta. Rien à voir avec les chemises à carreaux et les pantalons de velours qu’il portait lorsqu’elle l’a connu à cet âge, mais c’est bien lui. C’est trop bizarre. Elle redoute tout à coup que le rêve ne se transforme en cauchemar. Surtout en observant ce qui les entoure.
— Qu’est-ce qui se passe, papi ? Je suis morte, moi aussi ?
La vitre brouillée est en fait une bulle transparente, posée à même le trottoir. Les gens passent autour et à travers eux, indifférents à ce vieux canapé leur barrant la route, tout comme à ses deux occupants. Etta porte la main serrant le mouchoir contre son cœur et inspire profondément, pas loin de céder à la panique. Alphonse passe un bras autour de ses épaules et elle se précipite dans ce refuge sans hésiter.
— Tu n’es pas supposée être là, ma chérie. Mais on m’a autorisé à te montrer. Parce que tes émotions ne te permettront jamais de poursuivre le cours de ta vie si tu ne fais pas l’expérience de ça maintenant.
Le canapé est soudain propulsé dans les airs, à très grande vitesse, mais la bulle le protégeant répercute à peine quelques secousses. Etta pousse un cri et enfouit son visage contre le torse d’Alphonse. Elle tremble contre lui et aimerait se réveiller.
— Tu n’es pas endormie, poussin. Mais tu dois retrouver tes esprits pour continuer à vivre.
Il resserre son étreinte et embrasse ses cheveux.
— Tu n’as rien à craindre, je suis avec toi. Toujours. Ouvre les yeux, j’ai quelqu’un à te présenter.
Après plusieurs lentes inspirations, Etta se détache un peu de son grand-père et risque un œil autour d’eux.
— Bonjour, Etta. Je suis ravie de te rencontrer.
Une grande femme se tient debout devant eux. Irréelle. Baignée d’une douce lumière dont elle semble être la source. Vêtue d’une longue robe blanche cintrée sous la poitrine, ses cheveux descendant en longues nattes sur ses épaules. Elle pourrait tout aussi bien être un ange qu’une reine d’un autre temps.
— Je m’appelle Marie-Amélie. Je suis la Source de ton grand-père Alphonse.
Marie-Amélie s’avance vers eux et tend sa main à Etta. Celle-ci ne peut faire autrement que de la saisir. Elle est surprise par le caractère anodin de ce contact. Alphonse se lève et elle suit le mouvement. Il n’y a plus de bulle autour du canapé. Tous les trois se trouvent au milieu d’un hall immense, dans lequel vont et viennent nombre de gens, certains habillés sobrement comme Alphonse, d’autres majestueusement telle Marie-Amélie. Chacun d’eux rayonne d’une lumière plus ou moins intense, et en regardant Alphonse plus attentivement, elle perçoit un scintillement en lui aussi. Marie-Amélie ne lui laisse pas le temps de s’en étonner.
— Etta, il me revient le privilège de t’annoncer que tu as été autorisée à passer quelques moments auprès de nous. Cela ne te semblera que le temps d’une nuit à ton réveil, mais de notre côté, cela ne pourra excéder deux cycles. Nous sommes bien d’accord là-dessus, Alphonse ?
Son grand-père passe de nouveau le bras autour des épaules d’Etta pour la serrer contre lui.
— C’est entendu, Marie-Amélie.
— Nous sommes également d’accord sur le fait que tu pourras montrer à ta petite-fille tout de tes activités auprès de nous, à l’exception de tes interventions auprès des Dissidents et des Accomplis, ou des Vivants, n’est-ce pas ?
— Oui, Marie-Amélie.
— Très bien. Je vous laisse donc faire ce que vous avez à faire, tous les deux. Revenez me voir lorsqu’Etta sera prête à repartir, entendu ?
Elle leur adresse un sourire et s’éloigne d’un pas gracieux. En la suivant des yeux, Etta se sent comme une fillette dans le palais de princesse de ses rêves. Elle distingue à peine le plafond du hall, dont l’agencement rendrait quelconque le faste du Château de Versailles, ou la majesté de la Bibliothèque du Congrès américain, deux bâtiments qu’elle a eu la chance de visiter maintes fois et qui l’ont toujours laissée sans voix, enfant comme adulte. Les personnes évoluant autour d’eux affichent une beauté tout aussi étonnante, et vraiment, les robes que portent certaines femmes réussiraient à convaincre les célibattantes les plus endurcies de se marier en blanc. Elle se tourne vers Alphonse. Il est radieux.
— Comment te sens-tu, poussin ? Pas trop perdue ?
Etta décide de plonger dans le délire. Si elle est en train de rêver, voilà l’une des meilleures nuits de sa vie. Si elle est morte, elle s’imagine qu’elle pourra consoler ses enfants de la même façon qu’Alphonse est en train d’apaiser son chagrin. Elle ne peut s’empêcher de lui sourire.
— C’est incroyable ! On est au paradis, ou quelque chose comme ça ?
— Viens avec moi, on va aller s’asseoir un peu, et je vais t’expliquer ce que j’ai compris de tout ça. T’es d’accord pour qu’on aille prendre l’air ?

Elle acquiesce et le suit. Traverser le hall ne semble leur prendre qu’une seconde et ils passent bientôt une porte donnant sur un extérieur aussi somptueux que l’intérieur qu’ils quittent. Face à eux, une longue plaine de verdure s’étend à perte de vue jusqu’à un fleuve majestueux, qui aurait pu être une mer, n’étaient les parois le contenant à l’intérieur d’une sphère aux dimensions encore plus irréelles que ce qu’elle renferme.
— Oh mon Dieu…
— Je sais. C’est impressionnant, la première fois. Quelque soit le créateur qu’on lui attribue.
Etta n’en croit pas ses yeux. Ce qu’elle voit dépasse de loin tout ce que les esprits les plus imaginatifs pourraient concevoir. Elle n’a jamais cru en l’existence d’un quelconque paradis, mais en contemplant tout ça, elle se sent proche de la conversion.
— Je suis heureux que cela te plaise. Tiens, viens t’asseoir près de moi.
Alphonse a pris place sur un banc en bois et elle le rejoint, même si elle aurait préféré partir à la découverte de l’espace qui les sépare du fleuve.
— Tu voudrais qu’on se rapproche un peu ? Pas de problème.
Elle n’a pas le temps de crier que leur banc se retrouve au bord du fleuve tourbillonnant au pied d’une douce pente sableuse. Sans qu’ils en aient bougé.
— Papi ! Bon sang !
— Désolé, je n’ai plus l’habitude de faire autrement quand je veux parcourir une grande distance.
— Une grande distance ?
Elle regarde derrière eux et en a le souffle coupé. Ils se sont beaucoup éloignés de leur point de départ. Qui n’est pas seulement un château de princes et princesses angéliques, mais une véritable cité céleste suspendue dans les airs. Etta est éblouie. Elle se perd dans la contemplation de reflets lumineux sur des couleurs dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Son œil parvient à assimiler que ces éclairs de lumière bondissants, ce sont les habitants de cet endroit si étrange qui se déplacent. Elle accepte que cette architecture, branlante selon les lois de la gravité qu’elle connaît, constitue les plus belles formes qu’elle ait jamais vues. Et surtout, elle admire le bleu, le vert et le brun de sa planète depuis l’espace, sauf que la Terre qu’elle aperçoit au-delà de la cité ne gravite pas dans une obscurité insondable, mais dans une clarté qui devrait l’aveugler. Elle a le sentiment qu’une éternité s’écoule avant qu’elle ne soit capable de recentrer son attention sur Alphonse. Tellement de détails à explorer.
— Tu auras bien le temps d’explorer tout cela lorsque ton heure sera arrivée, Etta. J’aimerais te parler.
Elle regarde Alphonse. Et perçoit en elle des certitudes improbables qui y sont ancrées depuis toujours, mais qu’elle vient seulement de redécouvrir.
— Je suis déjà venue ici, n’est-ce pas ?
Son grand-père lui adresse ce sourire qui lui redonnait à coup sûr confiance en elle lorsqu’elle était enfant.
— C’est ici que tout commence et que tout finit, ma chérie. Alors oui, tu y es déjà venue. C’est ici que nous sommes tous avant de vivre, et ici que nous retournons tous après notre mort.
Une sérénité qu’elle n’a pas ressentie depuis très longtemps envahit Etta.
— Je ne suis pas en train de faire un trip sous acide. Tout ça, c’est bien réel.
— Absolument. L’acide, ou les autres drogues, sont souvent l’unique moyen que trouvent de futurs Dissidents pour se rapprocher de nous.
— Et moi, pourquoi je suis ici, papi ?
— Pour justement t’éviter de devenir une Dissidente… une fois que tu seras morte. Ce qui, si tu continues sur le chemin que tu as emprunté depuis mon décès, ne devrait pas tarder.
— Oh merde… À ce point-là ?
— À ce point-là.
Il lui caresse la joue. Elle recouvre sa main de la sienne, et le mouchoir qu’elle n’avait cessé de serrer jusque-là tombe à terre. Alphonse se penche pour le ramasser et le lui redonne.
— C’est en partie grâce à lui que tu es là.
— Ah bon ?
Sans en être consciente, elle porte le petit bout d’étoffe à son nez. Elle y retrouve l’odeur de son enfance, intacte, et inspire profondément.
— C’est un objet qui a une très forte signification pour toi. Il m’a permis d’établir le contact pour te faire venir ici.
Elle sourit en se remémorant les circonstances dans lesquelles son grand-père lui a donné ce mouchoir. Elle avait trois ou quatre ans et venait de tomber — plus de peur que de mal. Elle pleurait fort et sa grand-mère ne parvenait pas à la calmer. Alphonse s’était approché d’elles et avait tiré de sa poche un grand mouchoir en tissu. Il avait essuyé les larmes d’Etta avec, puis le lui avait tendu en disant : « Tiens, poussin, garde-le. C’est un mouchoir magique, il sèche toutes les larmes et calme les plus gros chagrins ». Puis il l’avait prise dans ses bras, et les pleurs s’étaient apaisés.
— Tu ne peux pas savoir l’impact que ce geste tout simple a eu sur ma vie, papi.
— Oh si, je sais bien. Ta mère et ta grand-mère m’en ont voulu pendant toute ton enfance. Ca leur a pris des heures de shopping pour retrouver le même modèle de mouchoir, la première fois que tu as égaré celui-ci ! Avant qu’on finisse par le retrouver coincé entre ton matelas et ton sommier, à la maison.
Il part dans un grand éclat de rire, et elle se dit que c’est là le son le plus agréable qu’elle a jamais entendu. Avec les rires de ses enfants. Ses enfants…
— Tu sais, Etta, très peu de Vivants ont le privilège de faire une incursion ici entre leur naissance et leur mort.
Alphonse est redevenu sérieux, et elle sent qu’elle doit être attentive à ce qu’il s’apprête à dire.
— Tout cela n’est pas aussi compliqué qu’il y paraît. Notre temps sur Terre est le moment de notre existence où notre conscience est à son paroxysme. Tout est trop. Nos émotions, nos actions. Une fois notre caractère forgé, nous faisons tout pour aller contre, même si nous finissons toujours par nous y plier. Nous ne savons pas que tout a été décidé par notre inconscient bien avant notre naissance terrestre. Ni que tout ce que nous accomplissons avant de mourir n’a qu’un seul but : alimenter cet inconscient dans l’éternité.
Il sourit devant l’air incrédule de sa petite-fille.
— Et oui, c’est tout bête : la vie ne s’arrête pas avec la mort. Tout comme notre réelle naissance ne se résume pas à un accouchement.
— Je… C’est complètement… Je ne sais pas quoi dire.
Etta inspire et expire lentement en regardant autour d’elle. Ce fleuve embullé qui entoure une cité improbable, telle les douves d’un espace-temps insoupçonné. Ces êtres de lumière qui ne seraient que des Terriens décédés continuant leur existence dans un au-delà des plus palpables. Elle-même, bien vivante, assise là aux côtés de son grand-père défunt, dont le deuil a failli la rendre folle. Alors que tout, ou presque dans sa vie a de quoi la rendre heureuse.
— L’important dans tes propos, ma chérie, c’est le presque.
Étonnée, elle reporte son attention sur Alphonse.
— Oui, il y a ça aussi. On peut entendre certaines pensées, ici. Mais écoute-moi bien : ce que je vais te dire est très important.
De la main, il redresse le menton d’Etta pour planter son regard dans le sien.
— Au fond de toi, tu sais qui tu es. Tu es une artiste. Ton moyen d’expression, c’est la peinture. Peu importe que tu vendes des toiles. Peu importe que tu vives de ton art. Peu importe que les autres se moquent de ton ambition. Peu importe que tu doives être expert-comptable pour payer tes traites. Tu es peintre. Tu dois vivre ton art. Parce que sinon, ta vie va être beaucoup plus douloureuse qu’elle ne le devrait, et ta mort bien plus avancée. Ca ne dépend que de toi. Pas du temps que tu n’as pas, parce que tu pourras toujours en trouver si tu le veux vraiment. Pas de l’indifférence de ton mari, qui a simplement besoin de comprendre à quel point c’est important pour toi. Tu dois lui expliquer ! Peindre, c’est ton équilibre. Tu es chanceuse, parce que tu as pu identifier ce qui t’apporte de l’équilibre dans la vie. Certains Vivants n’y parviennent jamais, Etta, alors tu ne dois pas gâcher ça, tu comprends ?
Elle n’essaie pas de résister. Les larmes coulent sur ses joues.
— Je comprends, papi. Mais c’est si dur. Je me sens si seule, alors que je suis tellement entourée.
— La seule reconnaissance qui compte, Etta, c’est l’estime que tu as de toi-même. Tu as connu des coups durs, dans ta vie, mais tu t’es toujours relevée. Tu te relèveras cette fois encore. Parce que ça en vaut la peine. Parce que tu n’as pas fini d’accomplir tout ce que tu as à faire. Et surtout, parce que tu es plus forte que tu ne le crois.
Il lui prend le mouchoir des mains et essuie ses larmes avec.
— Tu as en toi une magie qui ne peut pas s’éteindre maintenant, poussin. Parce qu’elle s’éteindrait pour de mauvaises raisons.
Les larmes d’Etta redoublent. Alphonse la prend dans ses bras et elle se laisse aller. Elle voudrait expulser tout ce qui l’empêche d’être celle qu’elle est vraiment : son manque de confiance en elle ; la déception d’un mariage tombé dans la routine ; la douleur physique et émotionnelle de deux accouchements rapprochés ; ses difficultés à prendre ses responsabilités, surtout face à ces petits êtres pour qui elle représente le pire des exemples ; la frustration de ne pouvoir consacrer tout son temps à ce qu’elle aime faire ; son penchant à trouver du réconfort dans l’alcool et les joints.

— C’est sûr que j’ai pas été un parfait modèle pour toi, pour ce qui est de se montrer adulte.
Elle se redresse brusquement. Elle n’est plus près du fleuve. Elle est de retour dans le château, dans une pièce où crépite un feu de cheminée, alors qu’il ne fait pas froid. Son regard se retrouve emprisonné par celui de la personne debout près de l’âtre, et elle est rassurée de sentir qu’Alphonse est toujours à ses côtés pour prendre les choses en main.
— Etienne, je t’avais demandé de ne pas faire ça.
Son père. Etienne. Là, face à elle. Bien vivant.
— Écoute, Alphonse, c’est de ma faute si elle en est arrivée là. Je ne pouvais pas attendre plus longtemps en la voyant comme ça.
— Je ne lui ai pas encore expliqué le plus important, et…
— Elle en sait assez pour ce que j’ai à lui dire.
Etienne s’avance vers eux. Etta est pétrifiée. Il s’agenouille devant elle et prend une de ses mains dans les siennes.
— Ma poulette, je suis tellement désolé. Malgré tous mes efforts, je ne suis pas parvenu à te faire comprendre que rien de tout cela n’était de ta faute. Etta, tu étais le rayon de soleil de ma vie ! Je ne partais pas à cause de toi. Au contraire, je partais pour te montrer qu’on peut vivre de sa passion. Pour te prouver ce que tu dois réussir à prouver à tes propres enfants, ma puce : on peut être adulte, responsable, et avoir un brin de folie. C’est ce qui permet de tenir la route ! C’est important, pour un gamin, de savoir ça. Je voulais que tu le saches, mais… j’ai tout gâché. Tout.
Le regard de son père se brouille et ses mains tremblent.
— Je n’en étais pas loin, ma chérie. Je revenais vous dire qu’un producteur voulait sortir notre disque. Mais on a trop fêté ça, et… et vous ne l’avez jamais su. Je me console en me disant qu’au moins, pendant un petit moment, ta mère et toi avez pu bien vivre sur l’argent que j’ai gagné pendant cette tournée.
Etta sort soudain de sa torpeur. Tournée. C’est le mot de trop. Elle balaie les larmes qui ont envahi ses joues du revers de sa main libre et retire l’autre de celles de son père.
— Ah non ! Ne viens surtout pas me dire que tu étais toujours fourré en tournée pour mon bien ! Je n’ai jamais eu de père. Tu n’étais jamais là, et tu es mort comme tu as vécu : bourré et au volant d’une bagnole pourrie !
Choqué, Alphonse lui saisit l’épaule.
— Etta !
Elle se lève sans lui prêter attention, souhaitant de toutes ses forces se réveiller, sortir d’ici, pouvoir rendre à son père la monnaie de sa pièce. Les murs se mettent alors à tourner autour d’elle et elle se retrouve au centre d’une tornade de lumière sombre, déstabilisée. Elle ne sait pas quoi faire. Puis en un instant, tout s’arrête. Alphonse la tient par le bras et ils sont de retour sur les bords du fleuve. Etienne est avec eux.
— Je t’avais dit que je n’avais pas eu le temps de lui expliquer. Elle n’était pas préparée à te voir ! Et maintenant… J’espère pour toi que ça n’a pas ouvert une porte.
— Alphonse, je suis désolé. Je ne pensais pas qu’elle m’en voulait encore autant.
— Papi, papa, vous pouvez m’expliquer ce qui se passe ?
Étrangement, malgré la présence de son père, Etta se sent plus calme. Elle a maintenant une toute autre compréhension des absences d’Etienne. Des souvenirs jusque-là effacés par sa colère et sa peine refont surface : son père qui court à ses côtés alors qu’elle se lance sans roulettes sur son vélo ; des concerts juchée sur ses épaules, un gros casque anti-bruit sur la tête, sa mère dansant et riant à leurs cotés ; la façon qu’il avait de raconter les histoires de Martine, en faisant toutes les voix, ce qui la faisait rire aux éclats ; ses techniques imparables pour chasser les monstres de dessous son lit.
— Oh non, c’est pas vrai !
Les cris d’Etienne et d’Alphonse la font revenir à la réalité : ils se précipitent sur elle. Elle a à peine le temps de voir que la clarté entourant l’incroyable sphère est en train de s’obscurcir, et que des éclairs sombres commencent à en transpercer les parois de toutes parts. Son père et son grand-père s’emparent chacun de l’un de ses bras, et ils se retrouvent dans l’immense hall du château. Qui est en pleine effervescence. Marie-Amélie ne tarde pas à se matérialiser devant eux.
— Nous devons agir immédiatement. Alphonse, as-tu eu le temps de lui expliquer ?
— Non, tout s’est enchaîné trop vite. Elle a atteint seule la première phase, mais je n’ai pas pu lui expliquer la deuxième.
Des éclairs sombres se mettent à apparaître par intermittence dans le hall. Certains de ses occupants les plus lumineux se précipitent alors vers eux et disparaissent au contact de l’obscure clarté. Marie-Amélie attrape Etta par les épaules.
— Ma chérie, écoute-moi bien, il faut faire vite. As-tu compris, à présent, que c’est la rancœur que tu ressens à l’égard de ton père qui t’empêche de poursuivre le cours de ta vie comme tu le dois ?
Etta réalise que c’est vrai. La mort d’Alphonse a fait remonter en elle des douleurs intenses et ensevelies beaucoup plus profondément que celle causée par la perte de son grand-père — elle est pourtant immense, cette douleur. Elle s’est trouvée submergée par toutes ces émotions anciennes et diffuses, incapable de refaire surface dans sa vie de mère et d’épouse. De femme. Incapable de comprendre que son père n’a jamais voulu l’abandonner. Incapable d’accepter qu’il l’a toujours aimée. Elle saisit les mains posées sur ses épaules.
— Oui, je viens de le comprendre.
Elle regarde son père et lui adresse un timide sourire. Il n’en faut pas plus pour qu’il se précipite vers elle et la serre fort dans ses bras. Elle revit.
Elle entend les voix d’Alphonse et de Marie-Amélie se mêler à un discret bourdonnement alors qu’elle se trouve emportée dans un tourbillon de douce lumière blanche. Je ne veux pas m’en aller !
— Ne la laisse pas repartir comme ça, je n’ai pas fini, je dois lui dire au revoir ! Je dois lui expliquer.
— Nous avons frôlé une grande catastrophe, Alphonse. Il est plus que temps qu’elle rentre chez elle.
— Rien qu’une minute, le temps de m’assurer qu’elle va bien. Je t’en prie !

La lumière blanche cesse et Etta revient dans la pièce à la cheminée, en compagnie d’Etienne et d’Alphonse. La voix de Marie-Amélie leur parvient de loin.
— Je vous laisse le temps d’un demi-cycle, pas plus. Parce que vous êtes chers à mon cœur, tous les trois.
Un fauteuil se trouve à présent devant la cheminée, où le feu crépite encore. Un canapé lui fait face. Ce n’est plus la précieuse banquette de ses grands-parents, mais le divan sur lequel elle regardait des dessins animés, entourée de ses parents. Elle s’y installe à côté de son père, tandis qu’Alphonse prend place dans le fauteuil. Il aborde ce sourire qui lui redonnait toujours confiance en elle.
— Et bien, ma chérie, on peut dire que tu t’en es très bien sortie.
Etienne acquiesce en la serrant contre lui.
— Ca s’est vrai. On a frôlé une catastrophe majeure à cause de mon impulsivité, et tu nous as sorti du pétrin en beauté ! Je suis très fier de toi.
Il dépose un baiser sur le sommet de son crâne. Elle ne peut s’empêcher de l’embrasser sur la joue.
— Je ne suis pas sûre de comprendre ce que j’ai bien pu faire. Je t’ai juste souri, papa, et tu m’as prise dans tes bars.
Alphonse se carre dans son fauteuil.
— Etta, tout à l’heure, au bord du fleuve, lorsqu’Etienne nous a interrompus, je m’apprêtais à t’expliquer l’importance des tâches que nous accomplissons, ici. Tu auras bien le temps de tout assimiler lorsque ton heure sera venue, mais je ne veux pas que tu repartes sans que j’aie eu le temps de t’éclairer un peu.
Etta tente de se redresser dans le canapé, mais elle se sent fatiguée, tout à coup. Son père l’attire contre lui et, tout en essayant d’être la plus attentive possible aux propos de son grand-père, elle se laisse aller dans cette étreinte qui lui a tant manqué.
— Lorsque quelqu’un meurt, il retrouve l’état d’inconscience dans lequel il était avant de naître. Sa conscience s’éteint, seulement pour mieux revivre dans l’inconscient éternel. Accepter que sa conscience s’éteigne est quelque chose d’effrayant, car après tout, rien ne garantit qu’il y ait quelque chose, après ça. Certains défunts y parviennent pourtant plus ou moins aisément. C’est ce que nous appelons les Accomplis. D’autres s’y refusent obstinément et font tout pour rester dans le monde des Vivants. Ce sont les Dissidents.
Elle est fascinée par la silhouette d’Alphonse se détachant de la chaleur des flammes dans la cheminée.
— Un des devoirs les plus importants des Accomplis et de leurs guides, les Sources, est de permettre aux Vivants de faire la paix avec leurs défunts. Ce que tu viens de réussir avec brio, poussin, même si la procédure est habituellement moins complexe. La plupart du temps, une simple intervention dans les rêves du Vivant en question suffit. Après ça, son inconscient fait le reste. Mais ça n’a pas très bien fonctionné avec toi…
Etta se demande si elle se souviendra de tout en se réveillant. Son cerveau est-il assez puissant pour enregistrer chaque seconde de ce moment unique, et lui permettre de s’en rappeler dans les détails ?
— Une autre de nos actions consiste à empêcher les Dissidents d’avoir une trop forte emprise sur les Vivants, et de les amener à laisser partir leur conscience. Ton père a longtemps été un Dissident, car il ne voulait pas que sa conscience s’éteigne avant d’être sûr de vous avoir fait comprendre, à toi et à ta mère, à quel point il vous aimait.
Etienne bouge contre elle, et ça la sort un peu de la torpeur qui commence à l’envahir. Un peu seulement.
— Le temps qu’il réalise que son obstination provoquait l’effet inverse, que le fait qu’il s’accroche à vous vous empêchait de vivre, le mal était fait. Ta mère a refait sa vie avec un cartésien qui t’a inculqué que l’art n’est qu’une perte de temps, ou au mieux un loisir. Elle ne s’est jamais remise de la perte de ton père, au point de rarement l’évoquer en ta présence, et seulement pour insister sur son immaturité. Alors qu’elle l’aime encore, et que cela lui ferait le plus grand bien de pouvoir partager cet amour avec toi.
Elle veut lui répondre mais n’a pas la force de parler. Elle sent qu’elle sombre dans le sommeil.
— Rentre chez toi, poussin. Etienne et moi serons là pour t’accueillir parmi nous le moment venu, ainsi que Marie-Amélie et beaucoup d’autres de notre famille.
Elle perçoit Alphonse qui se lève et sent qu’il dépose un baiser sur son front. Elle parvient à agripper son cou et à coller sa joue contre la sienne.
— Moi aussi je t’aime, Etta.
Elle est heureuse. Son père resserre son étreinte autour de ses épaules et elle ferme les yeux.

RÉVEIL (Vie)

La sonnette retentit. Etta court ouvrir, espérant que c’est enfin le colis qu’elle attend. Son cœur s’emballe en reconnaissant l’adresse de l’expéditeur et elle remercie chaleureusement le facteur. À peine la porte refermée, elle se précipite dans son atelier à la recherche de ses ciseaux. Le scotch ne résiste pas longtemps, et les larmes lui montent aux yeux en voyant le contenu du paquet. Ca y est.
Elle cherche son téléphone portable sous les chiffons qui encombrent sa petite table de travail et compose le numéro. Sa mère décroche à la deuxième sonnerie.
— Maman, ça y est, j’ai reçu la maquette.
— …
— Maman ? Tu veux passer pour l’écouter avec moi ?
Elle regarde la jaquette du CD et son cœur se met à battre encore plus fort. At Last par The Deglingos.
— Je… Donne-moi dix minutes, chérie et je suis là.
— Ok, maman. Je t’attends, à tout de suite.
Elle raccroche. Puis ouvre le boîtier en plastique. Promène ses doigts sur le minuscule visage de son père posant avec ses acolytes, près de leurs instruments, sur la photo intérieure. Elle sort le livret, feuillette les pages et s’arrête sur l’avant-dernière. Celle des remerciements. Elle relit ceux qu’elle a rédigés : « À mon père qui, par-delà la mort m’a montré qu’on peut vivre de sa passion, et qui m’a appris que l’important dans la vie, c’est de ne jamais perdre son grain de folie — Etta Leroux ». Puis elle découvre pour la première fois ceux de sa mère : « À Etta James et à sa merveilleuse chanson At Last, théâtre d’une rencontre magique, dont est née la plus parfaite des petites filles — Marie Leroux-Lemarchand ». Émue, elle ne s’attarde pas sur les suivants, émanant des proches des autres membres de The Deglingos. Ils se sont tous réunis pour soutenir la sortie pour le moins insolite d’un premier album posthume, trente-deux ans après la disparition du groupe. Etta se sent fière d’avoir porté un tel projet à son terme, et d’avoir su fédérer tant de bonne volonté de toute part pour le mener à bien. Cela a eu des répercussions bénéfiques sur beaucoup de gens, en particulier sur sa mère.
Les enfants entrent en trombe dans l’atelier.
— C’était qui, maman ?
— Pourquoi tu pleures ?
Elle range le livret et referme le boîtier. Puis essuie ses yeux et attrape le lecteur radio-CD trônant sur son étagère à pinceaux.
— Je pleure parce que je suis heureuse. Et ça, mes chéris, ça vient d’arriver par La Poste. C’est votre grand-père qui joue du rock ‘n’ roll.
Son fil Albin s’empare du CD et le retourne dans tous les sens.
— Papi Henri ?
— Non.
— Papi Jacky ?
— Non.
— Mais on n’a que ça, comme papis !
La sonnette retentit à nouveau.
— Juliette, tu peux aller ouvrir à Mamie, s’il te plaît ?
La fillette bondit dans l’entrée. Il paraît qu’Etta lui ressemblait beaucoup, au même âge. Vive et malicieuse. Albin est tout aussi espiègle, mais plus calme. Et il attend une réponse, battant la mesure avec le boîtier en plastique contre le chevalet installé près de la fenêtre. Etta lui reprend le CD des mains.
— C’est la musique de votre papi Etienne.
Le garçon la dévisage d’un air étonné.
— Mais on n’a pas de papi Etienne.
— Vous ne l’avez pas connu. C’est mon papa. Il est mort quand j’étais petite.
— Papi Henri, c’est pas ton papa ?
— Non.
Main dans la main, Marie et Juliette pénètrent dans l’atelier. Etta s’avance pour serrer sa mère dans ses bras.
— Merci, maman.
Marie lui rend son étreinte et dépose un baiser sur ses cheveux.
— C’est moi qui te remercie, poussin, de tout mon cœur.
Elle se détache de sa fille pour essuyer avec tendresse ses joues encore un peu humides. Puis elle se penche pour embrasser Albin, venu prendre part au câlin. Et elle finit par lancer à la cantonade :
— Alors, qu’est-ce que ça donne, ce CD ?
Son ton se veut désinvolte, mais Etta sait que sa mère est aussi émue qu’elle, si ce n’est plus. Elle ouvre le lecteur et y insère le disque.
— Hé, Juju, tu savais qu’on a un papi qui joue du rock ? Mais il est mort.
— Nan, savais pas.
Etta regarde ces deux petits êtres qu’elle aime plus que tout, à peine plus âgés qu’elle au moment du décès de son père. Puis ses yeux glissent vers le mur où elle a accroché le carré de tissu, encadré avec soin. Une douce chaleur se répand dans sa cage thoracique comme elle pense à Alphonse. Elle se rend compte que Marie observe la même chose qu’elle, et croiser son regard lui donne le courage d’appuyer sur PLAY. Un son tonitruant de guitares déchaînées ne tarde pas à emplir la pièce. Les petits se mettent aussitôt à taper des mains en criant. Leur grand-mère se joint à eux en dansant, et ils lui emboîtent le pas. Lorsqu’Etta reconnaît la voix de son père dans le hurlement sauvage qui vient couvrir le tumulte de guitares et de batterie, elle crie à ses enfants :
— C’est papi qui chante !
Les deux petits danseurs redoublent d’énergie dans leurs déhanchements, et Albin lui répond :
— Wouah, il a drôlement la pêche, pour un papi qu’est mort !
Elle se penche pour embrasser son fils, et le serre contre elle une seconde.
— T’as raison, mon cœur, il avait la pêche, ton papi.
Marie caresse la tête de son petit-fils. Elle semble se perdre dans la musique comme pour chasser un flot d’émotions pas loin de la submerger. Etta lui rend son sourire un peu tremblant et passe un bras autour de ses épaules. Sa mère ne s’arrête pas de bouger pour autant, et les enfants viennent les rejoindre pour une remuante accolade. Qui tourne vite court quand tout le monde reprend sa place sur la piste pour faire honneur à un solo de guitare endiablé. Etta décide de se lancer, chassant les larmes de ses yeux comme de son esprit. Elle se met à se trémousser comme une gamine sur la musique de son père. Elle est heureuse à la pensée que dans un lointain palais, son père et son grand-père sont certainement, eux aussi, en train de danser.

FIN (Commencement)

© Stephanie Loret, novembre 2013 – Dépôt SACD n°000052147

Laisser un commentaire

Commentaires récents

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.