Stephanie Loret

Des écrits divers et variés

HISTOIRE DE FIN

Estelle ouvre le chargeur de l’imprimante pour débloquer le bourrage papier. Elle se relève et fait signe à Yvan que c’est bon. Il la remercie d’un vague geste de la main avant de replonger dans son écran. Elle retourne s’asseoir à son poste en jetant un coup d’œil à sa montre. Plus qu’une heure trente avant la fin. Elle attrape le dossier sur le dessus de sa pile et poursuit son bilan compta de fin d’année.

Tout en remuant les pâtes dans l’eau bouillante, elle réfléchit à la façon dont elle va faire se rencontrer Edith et Lionel.

1h30. Il faut qu’elle aille se coucher, sinon la journée va être rude demain. Réunion à 8h30. À regret, elle laisse Lionel aux mains d’Alicia, et se promet de lui faire retrouver au plus vite les bras d’Edith.

Elle n’a pas pu résister, il faut qu’elle continue un peu. Estelle s’installe sur un banc et sort son ordinateur portable de son sac. Elle le pose à côté d’elle le temps de déballer son sandwich, puis l’installe sur ses genoux. Tout en grignotant, elle relit les dernières lignes écrites la nuit passée, et jubile d’être aussi cruelle avec son personnage masculin. Entre Alicia, la brune vénéneuse mais tellement belle, et Edith, la douce blonde certes banale, mais avec qui il se sent aimé pour ce qu’il est, Lionel refuse de faire un choix. Il ne sait pas encore qu’Edith va forcer le choix pour lui, ni que cette douce blonde n’est pas si effacée qu’elle y paraît. Dans ses textes, Estelle aime créer des personnages qui ne sont pas ce qu’ils paraissent. Mais elle se réjouit que dans la vraie vie, ses sources d’inspiration ne soient pas des meurtriers aussi retors qu’Edith.

Elle n’y coupe pas. Dès qu’elle pénètre dans l’open-space, elle entend Fabrice lui crier : « C’est 14h, Estelle. Ou à la rigueur 13h50. Mais pas 14h10. Combien de fois faudra que je te le dise ? » Et toi, connard, combien de fois je t’ai dit « Pas de problème » quand tu m’as demandé de rester une demi-heure de plus, en sachant qu’il faudrait que j’aille réclamer pour que tu me la payes ? Elle émet un timide « Désolée » et va s’asseoir à son bureau. Elle entre son mot de passe et son tableur Excel réapparaît à l’écran. Elle se remet à remplir les colonnes de chiffres en étudiant les différentes options qui s’offrent à Edith pour tuer Alicia.

Elle remplit un peu plus que d’habitude la gamelle de Renoir. La grosse boule de poils gris vient se frotter à ses jambes en ronronnant et elle se penche pour caresser sa petite tête. « Garde bien la maison, mon grand ». Il lui répond par un « Miaou » énergique avant de s’attaquer à ses croquettes.

Estelle gare sa voiture dans l’impasse et inspire à fond. Elle est contente de tous les voir. Elle a en stock les réponses habituelles à leurs piques sur le fait qu’elle soit encore seule. Elle espère juste qu’aujourd’hui, les petites remarques arriveront plus à l’apéro qu’au dessert : sa semaine a été chargée, son sens de la répartie est en berne. Lorsque ses neveux et sa nièce surgissent de la porte d’entrée comme des petits diables de leur boîte, elle oublie sa frustration de passer deux jours entiers sans écrire et se précipite dans leurs bras chahuteurs.

Elle observe les cernes sous les yeux de sa sœur. Katia est en train de leur expliquer combien elle apprécie de retrouver un peu de liberté, maintenant que sa petite dernière va à la maternelle. Estelle se demande si, quelque part en sa petite sœur, il reste un peu de cette étudiante baroudeuse qui a vécu dans trois pays différents en cinq ans, avant de rentrer au pays pour tomber amoureuse et devenir mère.

Son frère Erwan est raide bourré. Un peu plus que les autres convives toujours à table. Katia est allée coucher ses petits, elle s’est sans aucun doute endormie avec eux. Son mari Mathias en est à son deuxième verre de Cognac, il va certainement faire un concerto de ronflements avec son beau-père cette nuit. Thierry, le copain d’Erwan, lance un coup d’œil entendu à Estelle alors qu’ils se rassoient tous les deux à table, après avoir aidé la maîtresse de maison à ranger la cuisine. La mère d’Estelle part se coucher après leur avoir rappelé de ne pas oublier d’éteindre les bougies.

Elle regarde les ombres qui dansent sur le plafond nocturne. Elle essaie de se motiver, mais elle n’arrive pas à se sentir gênée d’être allongée là, sur un matelas pneumatique posé à même le carrelage de la salle de bain familiale, alors qu’elle est la sœur aînée. Elle assume ses choix de vie (célibat ; travail de merde ; épanouissement dans l’écriture), et une fois encore, les personnes les plus chères à son cœur lui ont montré qu’ils les acceptaient, à défaut de les comprendre. C’était un parfait réveillon de Noël.

Elle passe sa semaine de vacances à écrire. Edith se débarrasse d’Alicia grâce à un choc anaphylactique, merci les cacahouètes. Lionel, qui s’apprêtait à épouser sa brune vénéneuse en dépit de ses infidélités répétées, va trouver du réconfort dans les bras de sa douce blonde. Estelle hésite sur la fin. C’est toujours compliqué, les fins. Elle n’y arrive jamais avant d’avoir trouvé le début de son histoire suivante. Ça va venir.

Elle regarde son reflet dans le miroir en reposant son tube de mascara. Elle est satisfaite de ce qu’elle voit. Elle va commencer la nouvelle année chez Erwan et Thierry, qui ont un copain à lui présenter. « Lucas est un mec vraiment bien, qui vient de se faire larguer par sa fiancée à quelques mois de leur mariage. Il est un peu plus jeune que toi, un peu beaucoup, en fait, mais il est vraiment canon, et il écrit, comme toi. Vous aurez des trucs à vous raconter. Et puis, y’aura aussi d’autres mecs célibataires, si ça le fait pas. » Estelle ne veut laisser personne, encore moins un éventuel petit ami, s’immiscer dans sa routine parfaitement huilée de secrétaire-écrivain. Elle est satisfaite de sa vie, elle ne veut rien changer.

Lucas : Et ça fait longtemps que tu écris ?

Estelle : Ça a toujours été mon moyen de faire face aux petites contrariétés de la vie. Et toi ?

Lucas : Pareil. C’est plus simple pour moi d’affronter une page blanche qu’un blanc dans une conversation.

Estelle : Je suis bien d’accord. C’est rien, la page blanche. Mon problème, c’est les fins.

Lucas : Moi, j’ai un bon moyen. Je finis jamais une histoire avant de savoir comment je vais commencer la suivante.

Estelle : Ah oui ? Et tu crois que c’est un truc qu’on peut appliquer dans la vraie vie ?

Lucas : Dans la vraie vie, j’aime pas les fins.

Lionel vient de tuer Edith en lui fracassant le crâne. Légitime défense. Estelle claque l’écran de son ordinateur. Elle regarde Lucas, avachi sur le canapé, Renoir blotti contre lui. Elle va les rejoindre.

– FIN –

© Stephanie Loret, mai 2014 – Dépôt SACD n°000081855

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